Huffpost Maroc mg
LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Reda Zaireg Headshot

L'an 0 du syndicalisme marocain

Publication: Mis à jour:
SYNDICATS 1ER MAI
AIC Press
Imprimer

SYNDICALISME - La reprise du dialogue social le 12 avril, soit 18 jours avant le premier mai, montre que l'exécutif a bien incorporé les règles de fonctionnement du syndicalisme marocain. Les syndicats ont en effet développé un rapport asthénique à la fête du travail, la tradition voulant qu'ils aient un "cadeau", généralement octroyé, pour ne pas dire concédé par le gouvernement et le patronat, à offrir aux travailleurs marocains.

Le gouvernement a cherché à en faire un usage tactique, pour faire passer, au dernier moment, ses "réformes". Fort heureusement, les centrales syndicales n'ont pas joué le jeu, ce qui les aurait lourdement impacté en termes de pouvoir de négociation, et se serait révélé peu porteur sur le moyen et le long terme.

Que représentent les syndicats ?

Il est légitime, lorsque l'on parle de "centrales syndicales les plus représentatives", de poser la question. Sur les 10.7 millions de travailleurs que compte le Maroc, seuls 3% sont syndiqués. Peu, trop peu pour mener le combat au nom des "travailleurs marocains", ou une quelconque autre entité sociale abstraite, invoquée de manière spéculative.

Qu'est-ce qui a conduit à cette situation? Une multitude de facteurs, irréductibles à ceux que nous aborderons. Mais il y a lieu de mentionner que pour certains, il n'appartient qu'aux centrales syndicales de les changer. D'abord, le manque d'indépendance des syndicats. Les destinées respectives des centrales syndicales sont intrinsèquement liées à celles des partis politiques. Comme le relevait à juste titre M'hammed Grine, membre du Parti du progrès et du socialisme (PPS), il y a quelques semaines dans nos colonnes, "l'une des caractéristiques marquantes du champ syndical marocain est son émiettement qui trouve son origine historique dans les tensions et divisions qui ont ébranlé des forces politiques nationales au siècle dernier; en plus de l'entêtement de la plupart des partis politiques à avoir leurs propres centrales syndicales, même si elles sont ramenées, souvent, à leur plus simple expression d'officines sans aucune influence ni impact réel".

De fait, loin de jouer un rôle d'alliés objectifs des centrales syndicales, les partis politiques considèrent "le syndicat, avant tout, comme une simple courroie de transmission entre le parti et les travailleurs, au même titre que ses organisations de jeunesse ou de femmes ou autres. Et là, un des paradoxes de notre champ politique et social marocain est que face à la division syndicale caricaturale des travailleurs, le patronat est lui uni dans une seule organisation, la CGEM", poursuit M. Grine.

Un dialogue social à repenser

On ne peut, par ailleurs, faire l'impasse sur la volonté des syndicats d'"institutionnaliser le (sacro-saint) dialogue social", sans s'interroger sur les obstacles inhérents à ce dialogue. Depuis la fin des années 90, durant lesquelles les bases du dialogue social tel que pratiqué actuellement ont été posées, il a été "routinisé", et "le champ des relations économiques et de travail est vidé de portée conflictuelle", écrit le chercheur Frédéric Vairel à propos de la Déclaration commune du 1er août 1996 signée entre le ministère de l'Intérieur, le président de la CGEM et les représentants des deux plus grands syndicats du pays, la Confédération démocratique du travail (CDT) et l'Union générale des travailleurs marocains (UGTM). Cet accord, "découplant les scènes syndicales" a fini par sectoriser "la conflictualité sociale. Celle-ci ne déborde plus la sphère politique à l'instar des grèves générales que le pays connut en 1965,1981,1984 ou 1991 pour demeurer cantonnée au face-à-face entre patronat et syndicats. En ce sens, ces accords constituent un facteur de dépolitisation", poursuit Frédéric Vairel.

De fait, revendiquer l'institutionnalisation du dialogue social, tel que pratiqué aujourd'hui, c'est demander "l'institutionnalisation de la triangularisation des négociations" syndicats-CGEM-gouvernement, triangularisation où les premiers jouent le rôle des associés minoritaires, ne disposent que de peu de leviers pour faire entendre leur voix, et ne peuvent trouver débouché pour les revendications syndicales en dehors du cadre de ce dialogue, dont la relance dépend, avant tout, de la volonté du gouvernement. S'agit-il, au fond, d'institutionnaliser la dépendance vis-à-vis de l'agenda du gouvernement, ou le statut inconstant des syndicats, qui n'est pas sans accommoder (du moins sur le court terme) patronat et gouvernement?

Cette contrainte du respect des règles d'un jeu institutionnel, qui leur est défavorable, a fini par compromettre l'efficacité de l'action syndicale. Trop consensuelle, enferrée dans un cadre qui ne lui profite pas, elle ne manque pas d'insatisfaire nombre d'adhérents aux centrales syndicales.

Une évolution manquée

Loin de tracer une ligne de clivage entre centrales syndicales et mouvements "participationnistes" et d'autres, que l'on peut qualifier de "résistants", l'objectif est, d'un côté, de parvenir à un équilibre des forces qui favorise une réelle égalité entre les différents partenaires sociaux, ce qui permettra aux syndicats de jouer le rôle qui leur est dévolu, celui de contrepoids vis-à-vis du patronat et du gouvernement. Pour cela, les syndicats doivent renégocier leur place autour de la table, et prendre le temps de s'interroger sur les finalités collectives de leur action.

Un renouvellement de l'action syndicale est, par ailleurs, chose nécessaire. Car "en raison des enjeux économiques (mondialisation, mobilité des capitaux, flexibilité de l'emploi, chômage et exclusion) le syndicalisme marocain doit repenser ses méthodes d'action et démocratiser ses pratiques", note Karim Hamoumi. Les syndicats marocains devront mieux s'adapter à l'apparition de nouvelles formes de travail, (télé-travail, travail partiel, CDD, sous-traitance), qui ont rendu difficile l'action collective des syndicats, et penser à des cadres d'action idoines qui leur permettent de s'engager sur ces terrains, ainsi qu'y promouvoir l'action syndicale.

Le syndicalisme marocain doit aussi se libérer des réflexes du syndicalisme d'opposition, tributaires d'idéologies obsolètes, et qui relèvent plus d'une posture de parti politique d'opposition que de syndicat. Comment s'étonner, par la suite, du fait que le gouvernement traite avec les centrales syndicales comme il le ferait avec des adversaires politiques.

"Tout cela est dans l'intérêt, non seulement des travailleurs, mais surtout du pays, car le mouvement syndical devient, dans ce cas, un élément fondamental de stabilisation sociale en tant qu'instrument d'intermédiation et un outil essentiel pour l'équilibre social", écrit M'hammed Grine.

LIRE AUSSI: Les syndicats marocains manifestent pour défendre les droits des travailleurs (PHOTOS)