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La ville en commun de Zineb Benjelloun

Publication: Mis à jour:
ZINEB BENJELLOUN
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"L'espace est un croisement de mobiles. Il est en quelque sorte animé par l'ensemble des mouvements qui s'y déploient. Est espace l'effet produit par les opérations qui l'orientent, le circonstancient, le temporalisent et l'amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles."

Michel de Certeau, L'invention du quotidien. Arts de faire.

Plaidant pour un langage épuré de ses scories, Wittgenstein écrivait: "Il faut parfois retirer de la langue une expression et la donner à nettoyer - pour pouvoir ensuite la remettre en circulation". Si, aujourd'hui, l'abrupt rétrécissement du champ lexical ne peut permettre une entreprise de la sorte - de crainte qu'un pan de sens ne reste vacant jusqu'à la fin de l'opération, plongeant dans l'hébétude gens et chose - on peut raisonnablement retirer de la langue quelque terme qui a accumulé usure, idiosyncrasies, boursouflures et usages imprudents, afin de voir si, au-delà de l'humus indigent, quelque sens autre transparaîtrait. De ceux-là, citons "appropriation", générique d'une génération d'artistes qui s'offrent monde, rapports, objets comme autant de terrains à conquérir; s'approprier. Terme dont l'usage déraisonnable en arts ne doit occulter, qu'au fond, c'est bien plus dans son sens tactique, militaire, qu'il est évoqué par des artistes.

C'est, pourtant, d'appropriation dont il s'agit ici. On n'en a cure. Dans Cityscapes (voir images en bas de l'article), elle prend sens: celui de l'occupation de l'espace par une citadinité en quête d'affirmation qui, outrepassant l'assignation à identité surveillée d'un lieu, le reconfigure, remodèle ses usages, en exhume la dimension communautaire, procède par désassignations et réassignations successives, prend sens dans ce mouvement. Elle prend aussi formes: la ville déglinguée, désordonnée, que chacun essaie de marquer au pas, partager, soustraire, y faire marquer antériorité ou déployer nouvel usage. C'est cela aussi, un espace public: un croisement de mobiles. Ni domination figée, ni ordre inébranlable: il n'y a d'appropriation de l'espace qu'instantanée. Et c'est ce que l'artiste documente: les dynamiques; les tactiques d'occupation; les usages en commun.

Le désordre qui semble presque régenter les villes de Zineb Benjelloun est l'expression des concurrences et des pratiques à l'oeuvre pour cette appropriation fluctuante de l'espace. Désordre comme "ressource dans la ville" (1), qui "n'est pas quelque chose que l'on trouve, mais quelque chose que l'on crée" (2), et à travers lequel s'affirme la concurrence des logiques déployées, leur coexistence contrainte. Mais aussi le fait qu'en se dédoublant - dans le sens de se partager, en deux, en instruisant un jeu de doublets, qui engage des logiques différentes à partir de la même origine - les pratiques diffèrent mais reviennent, inlassablement, dans un mouvement rétroactif, vers le même point d'accroche: la ville.

A la proéminence d'un centre-ville, Zineb Benjelloun substitue un polycentrisme tributaire de la sollicitation que produisent les lieux: les centre-villes gardent, parfois, leur centralité dans le plan, mais se voient concurrencés par d'autres espaces qui drainent des flux, se laissent occuper, traverser, travailler, ou qui jouent un rôle de repère dans la cité. La polarisation est, ici, celle exercée par chaque lieu en tant que lieu produisant de l'attraction, de la sollicitation, et représentée via un jeu d'échelles qui met en valeur leur proéminence: l'espace des acrobates surdimensionnés de la place Jemaa El Fna ou celui du carrosse du vendeur de jus d'orange occupent une portion plus large que celles des murailles de la ville, font presque concurrence à la Koutoubia; un café quelconque de Tanger, dont le nom et la localisation sont connus de tous les Tangérois, se distingue de son environnement immédiat, se retrouve projeté au devant de la cité.

Cityscapes documente aussi les échecs des logiques des aménageurs face à celles, vécues ou initiées, par les habitants: les Twin-towers de Casablanca, symboles du projet - depuis abandonné? - de créer un nouveau centre-ville, sont dévalués car ne produisant que peu de sollicitation, se fondent dans la masse indistincte de bâtiments. La mosquée Hassan II, monument dont l'irruption visait à opérer une reconversion symbolique du projet urbain de Casablanca, à engager un processus de re-connotation religieuse d'une ville au passé colonial marquant (3), semble plus relever du collage que de l'édifice enraciné. Sa localisation, par ailleurs, peut, au choix, signifier son isolement - cet isolement performatif du lieu-fétiche de la carte postale, qui, en représentant le monument dans sa solitude, finit par la produire - ou le fait qu'elle entretienne un rapport de verticalité avec le reste de la trame urbaine.

Chaotique, la ville, mais pas fragmentaire. Les lieux où la vie sociale prend pied sont, dans Cityscapes, rapprochés les uns des autres, mis en commun, parfois reliés. Ceci est facilité par la malléabilité des murs, façades, clôtures visuelles, que Zineb Benjelloun représente de manière textile, attentant à leur matériau pour mieux questionner leur matérialité.

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(1) Richard Sennett, cité par Raffaele Cattedra dans "Les métamorphoses de la ville. Urbanités, territorialités et espaces publics au Maroc"
(2) Ibid.
(3) Raffaele Cattedra, "La mosquée et la cité: la reconversion symbolique du projet urbain à Casablanca".

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  • Casablanca, Mers Sultan
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