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Pas de culture pour les gueux

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GNAOUAS
Rafael Marchante / Reuters
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CULTURE - Neila Tazi est moins connue pour sa qualité de vice-présidente de la deuxième chambre du Parlement qu'en tant qu'initiatrice et organisatrice depuis 20 ans du Festival Gnaoua et musiques du monde d'Essaouira. Elle a exhumé l'art gnaoui de l'oubli pour en faire une veine culturelle jouissant d'un large écho ici et ailleurs. Mais Neila Tazi, qui se bat pour inscrire cette musique au patrimoine oral et immatériel de l'humanité n'y arrive pas. En dépit de ses réseaux, de son entregent, de ses postes, elle se fracasse contre 60 ans de propagande et de manque de goût.

De fait, les tenants de la culture officielle projettent sur le canevas public les choix et les préférences d'une niche. Souvent ce sont leurs propres coups de cœur obtus et poussiéreux qu'ils enfoncent dans les gorges du peuple en croyant le cultiver. Plus l'œuvre est obscure, complexe, alambiquée, plus le propos est opaque, inaccessible, plus ils s'en extasient. Leur slogan: l'abstraction extrême est synonyme de talent.
Fadaises.

Selon cette conception bancale de la grande culture, les Gnaouis ne sont ni assez glamours, ni "bankables" ni même exportables. Ces descendants d'esclaves, champions d'un syncrétisme sonore issu de la pauvreté, des errances, de la rue, ne font pas saliver les censeurs suprêmes. Un point c'est tout.

En revanche, ces mêmes juges si sourcilleux sur la complexité de l'œuvre et sa puissance évocatrice se laissent volontiers séduire par la pop guimauvesque "Je t'aime-tu-me-largues-je-te-pleure-sur-les-ondes-de-Hit-radio" qu'ils supposent être une sorte d'opium pour la jeunesse. Plus l'artiste frétillant et botoxé à l'accent du Golfe se vend bien dans la péninsule arabique, plus sa voix est autotunée et plus il sera programmé, défendu, érigé en symbole visible de la culture marocaine, voire du sacro-saint "vivre-ensemble" que l'on nous sert à toutes les sauces.

Du coup, entre l'œuvre impénétrable et les tubes de supermarché, le vide est total. Toute originalité passe à la trappe, tout élan artistique fuyant les étiquettes est rejeté, honni, ou, plus grave, ignoré, accueilli avec une indifférence assassine. Naturellement, les Gnaouis se prennent ce schéma discriminant en plein dans la figure. Difficilement exportables, car très enracinés dans le continent, victimes d'un racisme de classe, perçus comme véhiculant des comportements déviants, drogue cheap, transe, djinns = trouble à l'ordre public... Ils cochent toutes les mauvaises cases.

Pour la nomenklatura, ce n'est pas ce type de Maroc que l'on voudrait voir rayonner hors des frontières. La disqualification est totale. L'Unesco repassera.

Il faudra donc attendre qu'un Scorsese pointe sa caméra sur l'art gnaoui pour qu'enfin la petite smala des galas feigne de découvrir ces génies tus au nom d'un élitisme bas de front. Oui, car on n'apprécie jamais vraiment la valeur d'un artiste local si l'étranger ne s'en saisit pas. Plaire aux Marocains ne compte pas. Le goût des gueux n'est guère monétisable. Comme on ne reconnaît aucun talent à un écrivain local si Paris ou New York n'en font pas leur coqueluche, ou à un peintre dont les toiles sont de vilaines croûtes jusqu'à preuve d'intérêt occidental, de même, la baronnie culturelle ne voit pas l'intérêt de protéger l'héritage gnaoui qu'elle considère, en somme, comme la lubie intime et très personnelle de Neila Tazi.

Au fond, ils ne voient pas comment ni pourquoi une personne aussi raffinée que Mme Tazi eût pu s'amouracher de danses tribales renvoyant aux temps primaires. Bien entendu, la dame est importante et on ne lui dira jamais en face ce qu'on pense de cette musique qu'elle couve (avec ses propres moyens) depuis vingt ans d'une affection de mère pour un enfant maladif. Mais enfin, mettre sept ans à adresser une petite requête à l'Unesco veut tout dire. Pas besoin d'un dessin.

Que le festival grouille de spectateurs transis, que les virtuoses du guembri remuent l'âme de milliers de fans n'y fera rien, la baronnie culturelle place le curseur du "cool" où bon lui semble. La baronnie est intelligente, elle sait que peu de Marocains s'intéressent à la culture, que celle-ci n'est pas porteuse d'enjeux économiques majeurs, qu'elle n'est pas un "métier mondial". Les petits marquis manieurs de subventions savent qu'on ne viendra pas fouiner dans leurs calculs d'apothicaires, leurs renvois d'ascenseurs, leur endogamie et leur politique de "chouchous" institutionnels (quand bien même seraient-ils sous le coup d'un procès). Par conséquent, le favoritisme, véritable ADN de la baronnie, a encore de beaux, de très beaux jours devant lui. Contrairement à la culture, la vraie qui, elle, se meurt sans que nul ne s'en soucie.

Hélas.

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