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Maroc: L'Europe ou la vie

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CHILDREN MOROCCO
Rafael Marchante / Reuters
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Appelons-le Hafid.

Il y a deux semaines, Hafid, 15 ans, candidat à l'immigration clandestine a hurlé à pleins poumons. Aplati sous le plancher d'un autocar, emmêlé à des câbles en cuivre et aux amortisseurs chauffés à blanc, joue contre le moteur, le corps à demi-calciné, il a hurlé. Arrivé à Tarifa, il s'est signalé. Une poignée de kilomètres de plus et il s'échappait dans la nature ibérique, à l'air libre européen. Une vie à construire et un passé à oublier. Son salut devenait concret, il pouvait presque le palper.

Mais la douleur était trop forte alors Hafid a hurlé. La Guardia civil a repéré ses baskets souillées et ses chevilles décharnées. Il sera reconduit au Maroc. Sans doute, refoulera-t-il le souvenir de l'enfer vécu pour retenter sa chance. Car Hafid est un NETT, un SVF, un sans vie fixe. Ni diplôme, ni job, ni formation, ni avenir, il fait partie des 300.000 décrocheurs scolaires que produit annuellement le pays.

Comme lui, 2,4 millions de jeunes éclusent leur journée dans le café du derb, la clope au bec, le jean élimé, le sifflet accordé au passage d'une femme, Al Jazeera au poste et les yeux pleins de cet éclat de promesses qu'irradie l'Europe, ce vieux continent qui magnétise tant les jeunes. Juste une chance de faire quelque chose de sa vie, d'être quelqu'un, d'inspirer un peu de respect chez la voisine du Kariane et se constituer "revenu unique" de la maman, ouvrière en parachimie, 2700 dirhams primes incluses, six gamins et un mari tuberculeux, donc alité, donc inopérant.

Peut-être même qu'avec un peu de bol, Hafid pourra débouler un été, dans cinq ans, derrière le volant d'une Fiat Punto immatriculée à Modène et crâner un p'tit peu, la ramener sur la vie et les filles faciles chez les blancs. Donc Hafid réessaiera, encore et encore. Si l'option tapis d'autocar s'avère infertile, il louera comme le font les Hoceimites, un jet ski pour la journée et s'en ira zigzaguer entre les cargos, balloté par une Méditerranée infestée de requins, de garde-côtes à la mâchoire carrée, à la mitraillette dégainée, pour s'offrir un petit moment de gloire qui dure une vie.

C'est qu'ici c'est la galère totale.

C'est qu'ici l'école que Hafid a quittée à 13 ans, sans que ni proviseur, ni agent d'orientation, ni pion ne s'en alarment, Hafid l'a bien vu qu'elle l'entasserait tôt où tard sur la montagne humaine de l'échec. Hafid ne se voyait pas quémandant un petit stage Anapec, une cravate lui arrivant au nombril sur une chemise repassée tendrement par la maman. Quand le long terme est assombri par le smog, l'ici-maintenant devient une urgence. Il a bien compris le Hafid que ceux qui gagnent leur vie en costard ne sont pas de la même race, qu'ils ne parlent même pas la même langue. Et puis Hafid se dit, comme ça au moins, je me rendrai utile à ma mère et à mon pays, je prendrai ma petite place parmi les 5 millions de "transféreurs", je serai un western union sur pattes, du coup je caserai ma petite pierre à l'édifice de la paix sociale.

De là-bas, je serais plus utile.

Alors, Hafid, lorsqu'arrive le sommeil adouci par le cannabis et l'eau de vie frelatée, roulé en boule dans son coin de chambrette, partageant le peu d'oxygène et les ronflements d'un clan de huit; oui la nuit venue, les yeux collés au plafond, eh bien Hafid, il se demande pourquoi l'Etat n'aiderait pas des gens comme lui à réussir leur traversée, à tromper la vigilance des cerbères hispaniques, à fouler la terre de l'alimentaire, du cash et d'une poussière ou deux de dignité. Il est logique le Hafid: s'ils ne peuvent rien pour nous ici, qu'ils nous aident à partir, de toutes les manières, le pays, le drapeau, la carte, la patrie sont tatoués dans le cœur et ont le visage d'une mère ouvrière.

Alors, avant de sombrer dans les songes, Hafid, dans l'obscurité, dresse la tête, cherche son père tuberculeux du regard. Une respiration encombrée, rauque, lui signale l'emplacement du patriarche aux poumons malades et, lorsque la paupière se fait de plomb, il se jure que sa jeunesse, sa seule richesse n'aboutira pas à cela, à ce cauchemar, et puis, là-bas, la tuberculose est prise en charge par l'assurance maladie.

Du coup, Hafid et ses milliers de clones, embarqueront à nouveau qui dans un bus, qui dans un go-fast, qui dans une soute, qui dans une bonne vieille patera, qui encastré derrière le tableau de bord d'une Skoda. Que risquent-ils au fond, le salut d'une traversée réussie, comme à travers le voile mystique de l'au-delà, où une mort rapide, ce qui, se dit Hafid, vaut mieux qu'une mort lente et... vivante.

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