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Quand l'argent saoudien achète le silence et la vertu

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DONALD TRUMP SAUDI
MANDEL NGAN via Getty Images
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Depuis plusieurs années, nous connaissons la puissance de l'argent dans le monde capitaliste dans lequel nous vivons. En effet, nos politiciens sont souvent devenus de grands économistes et gestionnaires de finances. Ils pensent par l'entremise du bénéfice financier des actions. C'est ainsi que les gouvernements pratiquent des mesures d'austérité et ce, en dépit des difficultés vécues par les citoyens. Il faut avoir des finances répondant aux marchés et aux institutions internationales comme le Fonds Monétaire international (FMI). Mais ce qui choque et devrait nous alerter, c'est le silence de nos politiciens quand le financier est derrière chacune des actions et décisions.

Ainsi, dans la semaine du 24 avril 2017, les dirigeants européens et nord-américains se sont montrés muets quant à l'élection de l'Arabie Saoudite au sein de la Commission des droits de la femme à l'Organisation des Nations-Unies (ONU). En effectuant des recherches, nous nous apercevons d'un certain silence assourdissant face à cette nomination. D'ailleurs, ce vote a eu lieu secrètement. Au niveau du Québec et du Canada, cette non-intervention et dénonciation peut aisément se comprendre en raison des liens commerciaux importants avec l'Arabie Saoudite. En effet, selon le site du gouvernement canadien, l'Arabie Saoudite est le deuxième partenaire extérieur commercial. Quant au Québec, il dispose aussi d'intérêts économiques conséquents avec l'Arabie Saoudite. Ce dernier ayant permis une exportation d'avions ou de turboréacteurs pour un budget de plus de 276 millions de dollars (selon les informations officielles pour l'année 2015). Autant dire qu'il est préférable de ne pas contrarier les «amis» saoudiens. Nous savons, pourtant très bien, que le statut des femmes dans ce pays est précaire. Elles ne peuvent sortir seules dans les rues, elles ne peuvent conduire de voitures, elles ne peuvent faire de vélo ou elles sont sous tutelles pour la prise de certaines décisions. La liste des restrictions et des actes envers les femmes est longue démontrant l'aberration d'élire ce pays à la Commission des droits de la femme à l'ONU.

Dans la même continuation des intérêts envers l'Arabie Saoudite, en date du 20 mai 2017, les États-Unis ont signalé avoir conclu un marché de 380 milliards de dollars. Ce marché concerne notamment des ventes d'armements entre les É.-U. et l'Arabie Saoudite. Cela consistera aussi à soutenir Ryad face aux menaces de l'Iran. En effet, l'Arabie Saoudite attend une aide conséquente des États-Unis face à l'Iran. N'oublions pas que l'Iran a d'ailleurs élu, de nouveau, le président Rohani, un chef d'État voulant se rapprocher des puissances occidentales et se montrant ouvert à plus de démocratie dans son pays. Cela ne doit surement pas plaire à l'Arabie Saoudite, pays pratiquant la charia comme loi politique. Pour couronner le tout, le président américain a fait un éloge de ses relations avec l'Arabie Saoudite ce dimanche 21 mai. Il a signalé l'importance de lutter contre le terrorisme, et ce, avec le gouvernement saoudien. Ce même gouvernement qui, pour rappel, a soutenu les talibans ou encore finance et soutient le groupe Al-Nosra, proche d'Al-Qaida, dans le conflit syrien. D'ailleurs, en avril 2015, un rapport du Congrès américain a affirmé que certains donateurs saoudiens étaient des pourvoyeurs de DAESH, selon les informations du journal L'Obs en France.

Dans la même lignée de ces déclarations, Ivanka Trump a déclaré et souligné les progrès encourageants de l'Arabie Saoudite dans les conditions des femmes et le respect des droits civils. N'est-ce pas aberrant d'entendre de ce genre de propos quand des femmes ne peuvent pas conduire de voiture? Comme quoi l'argent peut effacer temporairement ou durablement les atrocités inhumaines causées par un pays.

Je trouve cela quand même inquiétant que les États-Unis ou certaines puissances occidentales fustigent l'Iran, montrant un intérêt vers plus de démocratie et d'ouvertures, alors qu'ils aident et soutiennent ouvertement l'Arabie Saoudite, pays fermé et pratiquant des lois et des règles dictatoriales religieuses. La seule explication est l'apport et les intérêts financiers. Il faut dire que les États-Unis doivent être heureux d'avoir conclu un contrat de 380 milliards. Cela est forcément bénéfique pour les finances de l'État. Mais doit-on nécessairement mettre sous silence la vertu démocratique, le bon sens, les valeurs humanistes, et ce, au profit d'apports financiers conséquents? La valeur humaine a-t-elle si peu d'intérêts pour nos dirigeants?

Nos politiciens peuvent-ils encore se regarder chaque jour dans le miroir quand ils savent qu'ils aident, par leurs armes et leurs actes, à sauvegarder et entretenir un régime de dictature?

Nos politiciens peuvent-ils encore se regarder chaque jour dans le miroir quand ils savent qu'ils aident, par leurs armes et leurs actes, à sauvegarder et entretenir un régime de dictature? Sont-ils au clair avec leurs consciences quand ils savent que des femmes sont lapidées sur la place publique juste pour avoir regardé un homme? Peuvent-ils dormir sur les deux oreilles quand ils savent que des hommes ou des femmes se font décapiter en public, et ce, uniquement pour avoir manifesté leurs désaccords avec le gouvernement saoudien? Faut-il leur rappeler que l'Arabie Saoudite exécute plus de 150 personnes par années, souvent dans des conditions horribles? Faut-il rappeler que l'Arabie Saoudite a été montrée du doigt dans l'aide aux talibans et terroristes ayant mené l'acte terroriste sur les deux tours jumelles du World Trade Center en 2001?

Tout cela, nos politiciens l'oublient ou adoptent la politique de l'autruche quand le moment des pétrodollars est venu. Ils ferment les yeux et pratiquent la langue de bois quand le moment du chèque est arrivé. Le silence est donc achetable. La vertu et l'honneur sont donc monnayables. À quand des politiciens ayant le courage de leurs convictions humanistes et prenant des décisions en vertu des défenses des citoyens?

Ce n'est pas aujourd'hui que nous serons fiers de nos politiciens et de nos dirigeants. Demain, peut-être. Il faut espérer. L'espoir ne fait-il pas vivre?

Ce blog a été initialement publié sur le HuffPost Québec

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