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Libye: sortir de la grande nuit

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« Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l'homme, jamais de proclamer qu'elle n'était inquiète que de l'homme, nous savons aujourd'hui de quelles souffrances l'humanité a payé chacune des victoires de son esprit. » - Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (1961), éd. La Découverte poche, 2002, p. 302

Un tunnel d'égout par un après-midi de révolution. La poussière effleure les cheveux d'un despote très amoindri. Des cris s'élèvent : « le voilà, le voilà...Allah Akbar, Allah Akbar». La scène est affligeante : l'homme est à moitié nu, saignant à profusion, et entouré telle une viande par une jeune bande de vautours, affamés de haine.

Il y a presque cinq années jour pour jour, le guide suprême de la Jamahiriya arabe libyenne, Mouammar Kadhafi, a été tué à Syrte, après avoir été lynché, sodomisé, et traîné comme une bête sauvage, sous le regard mordant des caméras du monde entier. Des images ubuesques, montrant le dictateur à terre, qui sonne le glas d'une Libye déjà presque à terre, elle aussi. On nous murmure qu'elle sortira du cauchemar Kadhafi. Et qu'elle est en route sur le sentier peu escarpé de la « démocratie ». Ainsi, un vent printanier a soufflé sur le désert libyen. Et le peuple devra avoir quelques grains de sable dans l'œil.

Le Canada et l'OTAN : la démocratie par le bombardement

Depuis l'opération « Protecteur Unifié » (2011), mission prosaïque de l'OTAN à laquelle le Canada a largement contribué, jusqu'au bombardement actuel contre l'État islamique à Syrte, la Libye a vécu dans un chaos interminable. Deux, voire trois gouvernements se targuent de représenter le peuple, mettant le pays dans un flou politique incandescent. Des groupes rebelles lourdement armés attaquent les civils à Syrte et Benghazi, pendant que plus d'une centaine de milices font régner leurs lois à Tripoli. Entre-temps, la galaxie État islamique n'a toujours pas dit son dernier mot. Bien au-delà de ce constat amer, c'est surtout la crise humanitaire jamais connue auparavant qui marque l'esprit, dans une Libye qui avait, avant la révolution de 2011, l'indice de développement humain le plus élevé d'Afrique.

Il fallait, coûte que coûte, évincer le régime khadaffiste, beaucoup trop indocile et imprévisible pour un pays dont les réserves pétrolières sont les plus importantes d'Afrique.

Pourtant, « Protecteur Unifié » avait pour objectif officiel de protéger les populations et les zones civiles menacées d'attaque contre des abus du régime Kadhafi, par l'application de la résolution 1973 du Conseil de sécurité. Cette dernière prévoyait seulement une zone d'exclusion aérienne au-dessus du pays. Alors que les articles 1 et 2 confirmaient l'importance de l'instauration d'un cessez-le-feu et l'enclenchement de négociations politiques avec Kadhafi, tout ceci a été repoussé du revers de la main par l'OTAN et ses rebelles... À nous faire oublier les rudiments d'une diplomatie apparemment impossible.

Mais les objectifs de cette guerre étaient ailleurs: il fallait, coûte que coûte, évincer le régime khadaffiste, beaucoup trop indocile et imprévisible pour un pays dont les réserves pétrolières sont les plus importantes d'Afrique. Appuyés dès les premières heures par le va-t'en guerre Sarkozy et soutenus fermement par Harper, les « révolutio-térroristes» se sont alors organisés en structures souples, et se sont même constitués des partis politiques artificiels. Lourdement équipés grâce à l'appui militaire de l'OTAN et des pays du Golfe, ils ont régné par la terreur sur la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan libyen, ne laissant aucune chance aux forces civiles démocratiques. Mais on continue à ressasser au peuple libyen que la démocratie viendra un jour, même si elle devra leur marcher dessus...

Le 15 septembre 2016, un rapport accablant rédigé par la commission britannique sur la guerre en Libye a fustigé l'intervention militaire, fondée sur des postulats erronés et très mal préparée. Un parlementaire anglais déclare : «Nous avons été entraînés par l'enthousiasme français!». Peter McKay, ancien ministre de la Défense sous Harper, nous avait toutefois prévenus que cette guerre était nécessaire: « Nous resterons en Libye aussi longtemps que nécessaire ». Mais nécessaire pour qui? Un cui bono était essentiel par les députés de la Chambre des communes. Finalement, la mission de l'OTAN a été complétée avec très peu de succès, puisque le pays est toujours à la case départ. Par contre, la facture a été salée pour le contribuable canadien : 60 millions de dollars, a minima. Il nous faut y ajouter plus de 20 millions dédiés à l'appui des efforts de stabilisation, et 13 millions pour soutenir le développement des jeunes, qui représentent plus de 70% de la population.

Hara-kiri libyen : « sale » concubinage entre militaires, milices et politiques

La Libye est devenue un « cas d'école » de l'État défaillant, voire inexistant. Deux gouvernements s'opposent : d'un côté, le gouvernement d'union nationale (GNA), présidé par Fayez al-Sarraj et soutenu par les Nations-Unies et les puissances occidentales. Le GNA a comme prérogative de restaurer l'autorité centrale de l'État libyen et lutter contre les combattants du groupe État islamique (EI). De l'autre, le gouvernement non officiel de Tobrouk, épouvantail politique du Maréchal Haftar, chef suprême de l'armée libyenne nationale (ALN). Depuis la prise des ports du croissant pétrolier libyen par Haftar en septembre dernier, jusqu'à là sous la surveillance d'Ibrahim Jadhran, chef de la garde des installations pétrolières(PFG) - une milice payée par le GNA pour contrôler les quatre ports pétroliers les plus importants du pays-, Haftar est devenu l'homme le plus puissant de Libye. Il a considérablement modifié l'équilibre du pouvoir politico-militaire en sa faveur, se flattant d'une « vraie » légitimité populaire, fondée sur ses conquêtes militaires et sa volonté de reconstruire la Libye. Néanmoins, l'ALN subit quelques revers importants. Récemment, le régiment de Sabha dans la région du Fezzan a décidé d'élire Ali Kannah chef de l'armée du sud libyen, sans consulter le maréchal. Cette défection témoigne à elle seule de la fragilité des institutions libyennes.

La Libye est plongée dans une crise multidimensionnelle, engagée par des acteurs locaux et internationaux.

À l'ouest de Sebha, proche de la frontière algérienne, se trouve l'autre grande ville du Sud libyen: Ghat. C'est dans cette oasis qu'un Canadien prénommé Frank et deux Italiens ont été enlevés il y a quelques semaines. D'après une source sécuritaire algérienne, un certain Abdellah Belakahal, baron du narcotrafic et de la contrebande, demanderait une rançon de 4 millions d'euros. Belakahal aurait agi sans aucune revendication politique, même si les trafiquants de la région sont infiltrés par les membres d'Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). L'imbrication des réseaux de contrebande avec les groupes armés parasite les tractations politiques où les notables du sud jouent un rôle important. Les services secrets italiens, algériens, libyens et canadiens sont sur le dossier. À suivre.

Tout comme l'armée libyenne nationale (ALN), le gouvernement d'union nationale (GNA) n'est pas au mieux. Impopulaire auprès des Libyens, incapable de lutter contre les milices qui pullulent sur les villes côtières, le GNA est politiquement coincé entre le marteau de l'ALN et son instrument politique, le parlement de Tobrouk, et l'enclume des milices armées. Samedi dernier, le gouvernement a subi une tentative de coup d'État par le général Ghoweil, ancien chef « islamiste » du Congrès général national (GNC). Depuis le retour du GNA à Tripoli, Ghoweil refuse de reconnaître la succession de son gouvernement par celui du GNA de Sarraj. Il a affirmé dans un communiqué que son « équipe politique avait retrouvé ses fonctions après avoir pris le contrôle, sans combat, du bâtiment du Haut Conseil d'État à Tripoli ». Apparemment, la garde présidentielle du GNA aurait collaboré avec ses troupes. Par conséquent, Tripoli est divisée entre les mains des milices de chaque camp.

La Libye post-révolution s'engouffre dans le chaos. Elle est plongée dans une crise multidimensionnelle, engagée par des acteurs locaux et internationaux. La solution politique doit prévaloir sur les velléités militaires. Ainsi, la Libye restera dans l'Histoire comme un exemple symptomatique d'une guerre irréfléchie et précipitée, où l'OTAN, par ses supputations hypothétiques, a plongé tout un pays dans une nuit éternelle. Si bien que certains Libyens se remémorent le « bon vieux temps » de l'époque Kadhafi, et semblent même tentés par l'idée de sacrifier le projet d'une Libye moderne et forte sur l'autel de la sécurité et la stabilité.

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