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Libye: état des lieux d'une économie en faillite

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Ça chauffe sur Twitter entre officiels britanniques et libyens!

Sous l'impulsion de la Grande-Bretagne et des États-Unis, une importante réunion économique a regroupé, lundi 31 octobre 2016, le gouvernement d'union nationale (GNA) et ses partenaires occidentaux, afin de dresser un bilan de l'économie libyenne et ses besoins immédiats, et d'explorer des pistes de sortie de crise. Voulant bien faire, l'ambassadeur britannique, Peter Millet, tweete : « The aim of the London meeting is to speed up the effective use of Libya's resources for benefit of all Libyan people ». Illico presto, un jeune libyen lui assène avec panache et audace: « Non Monsieur l'Ambassadeur. L'intérêt porté au peuple libyen masque celui pour ses ressources naturelles!». Dans ces temps de disette économique, les technocrates du GNA et la troïka des U « US, UK, UN » n'ont toujours pas le vent en poupe en Libye... Car les Libyens ne sont pas dupes sur le sort réservé aux richesses de leur sous-sol, et dressent avec amertume, le constat d'une économie excessivement rentière.

Déconfiture d'une économie monoproductrice d'hydrocarbures

Depuis la révolution de 2011, l'économie libyenne a été saignée à blanc. Ce n'est guère un secret de polichinelle. De cette crise inédite résulte une économie engluée dans une récession aiguë. Avec une balance des paiements déficitaire à plus de 60%, une inflation aux alentours de 25%, et un PIB en baisse de 15%, l'économie libyenne est l'une des plus dérégulées du monde. Plus dramatique, le PIB par habitant aurait diminué des deux tiers comparativement à son niveau en 2010 (4458 dollars par habitant), aspiré par des pressions inflationnistes et la baisse en valeur du Dinar.

Dans son rapport d'octobre 2016 sur la Libye, la Banque Mondiale tire donc sa sonnette d'alarme. En effet, tous les indicateurs économiques sont au rouge : inflation galopante, crise de liquidité, délabrement des infrastructures...etc. Comme d'habitude, l'institution de Bretton Woods « suggère » à la Libye d'adapter des ajustements structurels importants pour garantir la stabilité des équilibres macroéconomiques et améliorer le bien-être des citoyens.
Une recette bien connue par plusieurs pays africains.

Néanmoins, le constat est là: les tares de l'économie libyenne relèvent d'une grave dépendance aux hydrocarbures, accentuées par une fragilité des institutions nationales dont le rôle est de proposer des alternatives viables au chaos économique. C'est ainsi que la NOC - Compagnie nationale libyenne de pétrole-, en tant que première source de revenus du pays, et la Banque centrale libyenne (CBL) peuvent jouer un rôle institutionnel de premier plan afin d'envisager une hypothétique sortie de crise « par le haut ».

La NOC (National Oil Corporation) irrigue le corps libyen

En Libye, les hydrocarbures fournissent 80% du PIB, 95% des revenus d'exportation et 97% des revenus gouvernementaux. Depuis la révolution de 2011, la Libye aurait perdu 70 milliards de dollars en revenus potentiels. Une somme qui ferait pâlir d'envie des pays limitrophes en pleine crise financière, comme l'Égypte ou la Tunisie. La Libye est donc très riche en hydrocarbures. Et ceci attise la convoitise des « grands joueurs » de ce monde. Les « Total, ENI, Shell, British Petroleum...etc. » n'aspirent qu'à se servir d'un sous-sol évalué à 48 milliards de barils de pétrole et 1 600 milliards de mètres cubes de gaz. De ce fait, la Libye se place successivement au premier et cinquième rang africain pour les réserves de pétrole et de gaz. Ces chiffres mirobolants donnent un ordre d'idée sur l'addiction libyenne aux hydrocarbures, le potentiel gazier et pétrolier par rapport à sa démographie - 6,3 millions d'habitants seulement-, mais aussi une clé de compréhension des enjeux géostratégiques dans la région.

Contrôler le sort des hydrocarbures équivaut à gérer les affaires politiques libyennes.

D'ailleurs, les politiques libyens l'ont parfaitement compris : contrôler le sort des hydrocarbures équivaut à gérer les affaires politiques libyennes. C'est la raison pour laquelle la prise du croissant pétrolier en septembre dernier par les forces du général Haftar est l'événement le plus important de l'année. Malgré les luttes intestines entre les gouvernements rivaux de Tobrouk - allié de Haftar- et Tripoli (GNA), la NOC semble sortir, difficilement, du marasme dans lequel elle fût plongée, grâce à un accord tacite entre les deux gouvernements sur l'indépendance de son fonctionnement et la gestion de ses revenus.

Depuis ses débuts, la NOC, en tant qu'institution qui opère dans l'amont et l'aval pétrolier, a formé des coentreprises « jointventures » avec des géants du pétrole, en s'associant, souvent, sur une base paritaire (50% ou plus) avec des multinationales comme ENI ou Total. Sur la première moitié de l'année, la production moyenne de la NOC a été de 350 000 barils par jour, bien loin de ce qu'elle produisait en 2010, soit 1,5 million de barils jour. Aujourd'hui, la NOC est en mesure de pomper autour de 580 000 barils par jour. Ainsi, la Libye poursuit tant bien que mal ses efforts pour vendre son pétrole. le Mercredi 21 septembre 2016, un premier pétrolier chargé de 700 000 barils a quitté le port de Ras Lanouf en direction de l'Italie, qui est toujours le plus grand client de la Libye. Une avancée considérable et des revenus en perspective.

À cause de l'insécurité et la guerre, les retards cumulés par la NOC sont colossaux: raffineries en arrêts, réservoirs de stockage saccagés, pipelines endommagés ou bloqués, comme celui qui relie la station de Shrara et le champ d'El-Fil. En 2012, ENI a décidé d'investir 8 milliards de dollars étalés sur 10 ans, pour booster la production d'hydrocarbures et affirmer son leadership sur le marché libyen. Au-delà des problèmes d'infrastructures, le prix du baril a connu une chute libre entre 2010 et 2016. C'est pour cela que la Libye a été exemptée de la baisse de production de l'OPEP lors de la rencontre informelle d'Alger en octobre, lui donnant une chance de remettre sur pied une économie en souffrance. Dans un climat d'anxiété institutionnelle, Mustafa Sanalla, directeur de la NOC, tente d'attirer d'autres investisseurs étrangers en Libye, tout en assurant aux Libyens qu'il négocie des partenariats « équitables » avec les grandes multinationales du pétrole. Un jeu d'équilibriste dans un monde économique où les « requins des hydrocarbures » ne mordent pas à moitié...

La Banque centrale libyenne régule le battement de la crise

La Banque centrale libyenne (CBL) est l'autre institution au cœur du système économique et financier libyen. De par la crise systémique, la CBL joue le rôle de prêteur de dernier ressort aux banques. Et pour faire face à une sévère crise de liquidité, la CBL a commandé la semaine dernière 400 millions de dinars, arrivés sous haute surveillance par convoi spécial de Londres. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la Libye externalise cette activité souveraine à une compagnie britannique dénommée « De La Rue ». Une « business niche british » réservée à un cercle économique très restreint. Or, le transport de liquidité aux confins du pays est une opération à haut risque. Pour y remédier, la CBL mettra, dès les prochains jours, un système bancaire de compensation électronique; c'est une plateforme financière qui répartit par voie électronique les avances de fonds aux banques. Ceci affectera positivement le système financier. Mais pour l'instant, les ménages libyens restent à court de liquidités. Le 25 octobre 2016, une importante manifestation a eu lieu à Tripoli pour exiger le versement des salaires aux employés de l'État, en retard depuis plus d'un mois.

En amont de ces événements politiques, le dinar libyen continue sa chute vertigineuse. Ayant perdu plus de 200% de sa valeur dans les cinq dernières années, la monnaie nationale a considérablement amoindri le pouvoir d'achat ou plutôt «le pouvoir de survie » des Libyens. Même si le taux de change officiel par rapport au dollar s'est stabilisé durant les dernières semaines, le dinar a été dévalué en une année à plus de 50 % de sa valeur sur le marché parallèle, véritable baromètre d'une économie en faillite. Le directeur de la Banque centrale, Sadek Elkaber, tente, vaille que vaille, de sortir la tête de la tanière financière, afin d'éviter un effondrement économique qui condamnerait le pays au chaos social.

Les hydrocarbures sont aussi salvateurs que destructeurs pour l'unité et la stabilité de la Libye.

Tout en Libye inhale la faillite généralisée d'une économie exclusivement tournée vers les hydrocarbures. En tant qu'institutions clés dans l'échiquier économique libyen, la NOC et la Banque centrale (CBL) - avec le Fonds libyen d'investissement (LIA) - se doivent d'être les moteurs d'une relance à la mesure des attentes citoyennes. Elles peuvent aussi activer des leviers politiques, initiant des processus stabilisateurs dans l'intérêt de tous les Libyens, et axés sur la diversification d'une économie, impassiblement rentière. Sinon, et c'est avec dépit que les peuples de la région en mesurent les effets au quotidien, les hydrocarbures sont aussi salvateurs que destructeurs pour l'unité et la stabilité de la Libye.

Ce blog a été initialement publié sur le HuffPost Québec

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