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"Un jour pour les femmes" de Kamla Abou Zekri: D'amour et d'eau fraîche

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Résolument féministe, profondément féminin, "Un jour pour les femmes" de Kamla Abou Zekri aborde la question du rapport corps-désir-loisir de manière originale.

L'idée première du film est simple: une piscine publique ouvre dans un quartier populaire cairote. Sur les sept jours d'activité hebdomadaire, il a été décidé qu'un jour serait exclusivement réservé aux femmes. Celles-ci, auxquelles très peu de loisirs sont accordés, investissent alors pleinement l'espace de la piscine. Elles s'y retrouvent, font preuve de bienveillance les unes envers les autres, s'amusent, dansent, chantent et rient le temps d'une journée.

Au bord de la piscine, entre femmes, les voiles tombent, au sens propre et au sens figuré. Le lieu, bien que surpeuplé, est lieu propice à la confidence. Le corps est allégé de toute pression sociale, l'âme libérée de toute pression psychologique. Layla, la mère endeuillée (personnage interprété par Nelly Kareem), arrive ainsi à pleurer pour la première fois après la noyade de son fils à la piscine. Entourée de femmes, et plus précisément dans le giron de Shamya (rôle campé par Elham Shahine), elle parvient à enfin se soulager un tant soit peur de la douleur. Shamya, femme libre et modèle tout en rondeur pour peintre, émeut l'assemblée féminine en évoquant son histoire d'amour inassouvie avec le même homme. De sa vie, les femmes l'interrogent mais toutes font preuve de bienveillance et ne la jugent pas. Azza, quant à elle, est une sorte d'électron libre, une jeune femme simplette dont le rêve le plus fou vient d'être réalisé avec l'ouverture de la piscine: porter un maillot.

La piscine apparaît alors comme une sorte d'espace matriciel et libérateur où les femmes renaissent une semaine après l'autre. Elles se réconcilient avec leur corps et se donnent du temps pour elles-mêmes alors que les six autres jours, elles sont au service exclusif de leur famille.

Bien que très différentes les unes des autres, Layla, Shamya et Azza incarnent la femme plébéienne égyptienne mais la fine introspection psychologique des personnages - que les moments de silence ou les très gros plans contribuent à mettre en valeur- revêt un caractère universel. Le spectateur, la spectatrice surtout, qu'elle soit ou pas égyptienne, quelle que soit sa classe sociale, est interpellée par leurs tourments et leur propos.

Les superbes plans du Vieux Caire et de ses monuments historiques contrastent avec la pauvreté du quartier populaire où les flaques d'eau stagnante dorment dans les ruelles. Dans le même ordre d'idée, la satisfaction des femmes à la piscine s'oppose à leur frustration, voire même à leur tristesse, une fois qu'elles sont à l'extérieur. L'insatisfaction n'est toutefois pas une exclusivité féminine: les hommes du quartier sont eux aussi rongés par la privation sexuelle. La piscine les réunit sans qu'il y ait rencontre.

Il y a, dans "Un jour pour les femmes", une oscillation, reflet du désir et des tourments de ses protagonistes. Ce mouvement va du tragique, notamment avec le personnage de Layla, vers le comique avec les scènes de repas autour et dans la piscine à base de "mahshee" et de "kromb".

Les personnages sont eux-mêmes déchirés entre les nécessités sociales et leur désir enfoui. Ainsi, Shamya, qui pendant longtemps a été un modèle de nu artistique, n'a jamais eu de relations charnelles avec un homme. Azza (admirablement jouée par Nahed el Sebai), malgré la situation chaotique dans laquelle elle évolue, continue à afficher une joie de vivre à toute épreuve. Les trois héroïnes féminines s'assument, chacune à sa manière.

Réalisé en 2016 mais historiquement ancré en 2009, le film invite à une réflexion sur le corps et le désir mais également sur la place des loisirs dans nos sociétés arabes. Égyptien par essence, "Un jour pour les femmes" est un film à portée universelle qui rend hommage, par l'image, à la femme où qu'elle soit. Il vient d'ajouter à son palmarès le Grand Prix "Ousmane Sembene" remporté samedi dernier à la 20 édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (FCAK). Un film à voir.

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