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"Beyrou-teen" ou la recherche de la jeunesse éternelle

Publication: Mis à jour:
BEYROUTH WOMAN
Steve Crisp / Reuters
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Les femmes de Beyrouth sont coquettes. Très coquettes même. À un point tel qu'elles paraissent toutes avoir dix-huit ans; même celles qui en ont soixante-seize!

C'est du moins l'une des premières impressions qu'elles dégagent, dès que vous les rencontrez dans une salle d'embarquement pour un vol à destination du Liban. L'impression se confirme lorsque vous arrivez à la capitale libanaise.

Les Beyrouthines sont très soucieuses de leur paraître: manucure et pédicure parfaites, les ongles peints, la chevelure entretenue et maîtrisée, les sourcils dessinés, le visage maquillé, les vêtements harmonieusement coordonnés. Elles sont soignées et apprêtées dès les premières heures de la journée.

À Beyrouth, la chirurgie esthétique est une institution, une culture: les poitrines féminines défient toutes les lois de la gravité, les nez dupliquent celui de Cléopâtre, les corps dessinés... au bistouri. L'image est belle, agréable à voir, parfois même enviée.

On pourrait s'arrêter à ce stade purement esthétique ou déplorer ce qui pourrait être considéré comme l'incompréhensible superficialité des femmes de Beyrouth. Ce serait bien réducteur. Au-delà du jeu avec les codes du paraître, au-delà des conventions sociales, on pourrait peut-être y lire une stratégie, un pied de nez à la mort.

Quinze ans de guerre civile bouleversent profondément une société, une mentalité et marquent les êtres, les corps. De 1975 à 1990, le Liban est à sang et à feu. Un pays lacéré dans sa chair, meurtri, déchiré. Son impact est particulièrement violent à Beyrouth ravagé par les clans que ronge la haine et assoiffe la vengeance.

Les habitants de la capitale sont pris en otage et la ville en grande partie détruite. Des milliers de morts, de disparus, de blessés. On fait alors appel à la chirurgie d'abord pour tenter de réparer les horreurs de la guerre, pour essayer de redonner au corps ce qu'il a perdu. Par ce biais, la chirurgie réparatrice s'efforce à panser l'âme endolorie par la laideur de la guerre et ses conséquences.

La chirurgie esthétique vient ensuite prendre, "naturellement", le relais. On se fait belle, on se fait beau. Pour l'autre, pour soi. Pour plaire, pour vivre, pour narguer la mort à la présence si arrogante pendant quinze longues années.

Les Beyrouthines ont choisi Eros et mettent l'amour, la vie, la beauté en scène. On résiste à la destruction, au temps qui fauche, à la mort, en figeant une jeunesse et une santé éternelles.

À Beyrouth, on se donne les moyens, ou on s'endette, pour se tendre un miroir au temps suspendu, sans altération. Cette propension à la représentation n'est d'ailleurs pas étonnante dans cette ville pionnière du théâtre arabe moderne grâce notamment à Maroun Al Naccache. Il avait en effet été le premier à réécrire et à mettre en scène l'Avare de Molière en langue arabe vers la moitié du dix-neuvième siècle.

Le paraître, à Beyrouth, n'est ainsi pas seulement relié aux codes sociaux relatifs à l'apparence. Il est révélateur aussi d'un autre rapport au temps, à la vie, à la mort, à une sorte d'instinct de conservation. Les Beyrouthines vivent le temps présent, intensément. Elles affichent, elles s'affichent, pour peut-être mieux se préserver et se protéger d'un douloureux passé et d'un futur assez incertain.

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