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Les médias sont-ils manipulés ou manipulateurs?

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SOCIÉTÉ - Que vaut une pensée si elle ne renferme pas une vérité? Que vaut une pensée qui se soumet à autre chose que la vérité? La pensée n'est pas seulement un rôle philosophique, ni un divertissement, c'est une exigence humaine et l'une des premières vertus de l'espèce. L'homme libre n'agit jamais en trompeur, écrit Spinoza, mais toujours de bonne foi. Cette dernière est une sincérité à la fois transitive et réflexive. Elle régule non seulement nos rapports avec l'autre mais aussi avec nous même.

Dans son Petit traité des grandes vertus, André Comte Sponville définit la bonne foi comme une certitude qui exclut le mensonge et non pas l'erreur. Etre de bonne foi, ce n'est pas toujours dire la vérité, puisqu'on peut se tromper, mais c'est dire au moins la vérité sur ce qu'on croit et ce que l'on sait. A dire vrai, la vérité est un mensonge inachevé... Oui mais, le mensonge l'est aussi.

Si on place ces éloquences philosophiques dans un contexte journalistique, on pourrait évoquer la sincérité des propos, la véracité des faits et la franchise du discours.

Marc Twain disait déjà avec justesse au XIXème siècle: "Si vous ne lisez pas le journal, vous n'êtes pas informé, si vous lisez le journal, vous êtes mal informé." Et il avait bien raison puisque depuis des décennies déjà, des lots de désinformations submergent notre quotidien: manipulation, influence, propagande, monopole de l'information, sources différées, stratégie de dégradation etc.

Quelle différence y a t-il entre influencer et manipuler?

L'influence est le processus par lequel une personne fait adopter son point de vue. Ergo, c'est l'art de convaincre par la persuasion et la séduction, sans recourir à la force et sans promettre une contrepartie, d'où l'artifice du discours politique.

Influencer consiste donc, à convaincre son interlocuteur en argumentant et en adoptant une logique rhétorique. La prise de décision se fait donc par la libre sentence de l'interlocuteur dont le subconscient accepte tout discours rationnel.

En revanche, lorsqu'il s'agit de manipulation, le laborantin pousse l'autre à prendre une décision qu'il n'aurait pas prise par son simple jugement. L'orateur utilisera dans ce cas une panoplie d'arguments émotionnels.

Prenant à titre d'exemple, la science du marketing, les influents d'un marché produisent un discours orienté et crédible destiné à une cible bien spécifique. Ils essayent d'influencer par des faits concrets. Cela demeure juste, non erroné et non mensonger. Dans ce cas là, il n'y a ni tromperie, ni désinformation. C'est l'art d'influencer le consommateur, d'enjoliver l'objet du désir.
En revanche, on peut parler de manipulation lorsqu'une entité quiconque se sert des croyances collectives fortement ancrées pour manipuler le mental et atteindre l'objectif escompté.

La manipulation mentale s'accoude en général sur le levier émotionnel (peurs, affection et attentes). Elle prône la redondance et la répétition. Et grâce au buzz des biais cognitifs, tels que les fausses informations et propagande, la pression physique, morale et mentale contrôle le zénith social.

S'agit-il d'une stratégie de distraction?

Dans son ouvrage Armes silencieuses pour guerres tranquilles, Noam Chomsky, linguiste nord américain, définit la stratégie de la distraction comme un élément primordial du contrôle social et de manipulation. En effet, la stratégie de la diversion consiste à détourner l'attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques. Ceci, grâce à un déluge continuel de distractions ou action fédératrice d'unicité.
Un parfait cas d'école s'est illustré de lui-même lors des attentas perpétrés au siège de Charlie Hebdo (Janvier 2015).

En effet, le coup médiatique assuré lors de ces événements a pu détourner le citoyen des réformes impérieuses et le réunir autour d'une cause qui prône les valeurs de l'unicité. Entouré de ses conseillers publicitaires, idéologues, journalistes et politiciens, le chef d'état Français, intelligemment silencieux a pu convertir discrètement la charge émotionnelle du drame en action Marketing et gestion de crise réconfortante.

Et puis, qui dit marketing, dit achat et vente. Vente d'un concept consolant et rassurant pour une nation inquiète, et achat d'un "Charlie" en faillite, par des souscriptions exceptionnelles à un numéro spécial à fort tirage, ainsi qu'une dotation gouvernementale et appel aux dons relayé en boucle par les médias français.

Les médias sont-ils donc manipulés ou manipulateurs?

La stratégie des médias obéit à un double logique, à la fois commerciale et éthique: elle se veut d'abord une logique commerciale puisqu'il faut bien que les médias subviennent à leurs besoins de survie et de profit. Ce profit se réalise par le biais de subventions étatiques ou capitaux privées. Les recettes se dégagent aussi par la vente des espaces publicitaires par des rentrées publicitaires ponctuées par le nombre de lecteurs ou par le taux d'audimat mesuré auprès des auditeurs et téléspectateurs. D'où le principe des titres attrayants et scandaleux et de l'effet-scoop dont l'objectif est de vendre une actualité.

Par ailleurs, la politique des médias répond également, à une logique éthique qui justifie l'activité des journalistes et son produit phare qu'est l'information (actualité). Cette dernière jouit d'un droit de préservation de sources. Un droit qui facilite l'accès à une information; pourvu que le journaliste rapporte à l'opinion publique, une information véridique, crédible et captivante. Or, ces deux logiques "commerciales" et "éthiques", sont complètement antagonistes, ce qui fait que les médias se retrouvent dans une posture à la fois, puissante (4ème pouvoir) et fragile (à la merci du système).

Comment donc appliquer, dans ce contexte mitigé, une éthique responsable d'un discours médiatique véridique et de bonne foi? Comment inscrire ledit discours dans un cadre pragmatique en dehors de toute action et influence? Suffit-il d'une prise de conscience collective pour faire bon usage de cette marge de manœuvre dont dispose les médias? Et puis, faut-il, enfin, tout dire?

La bonne foi n'interdit pas le silence mais elle interdit le mensonge. Ce dernier est non seulement une faute universelle, mais aussi un crime. Le mensonge ne peut être qu'indignité puisque le droit à la vérité est une raison impérative qui ne cautionne aucune convenance.

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