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Tunisie: le long chemin de la liberté

Publication: 24/06/2013 21h57

Au carrefour des mers qui composent la Méditerranée,la Tunisie en perpétuelle mutation,ne peut rien envisager ni construire sans se référer à sa longue et omniprésente histoire.
Carthage fut, dès le Vème siècle av. J.C., l'une des premières républiques de l'antiquité. Son sénat, composé des notables de la cité,sa chambre du peuple détenait tous les pouvoirs. Il nommait ou révoquait les suffètes, les amiraux des flottes militaires et marchandes et administraient directement les affaires de la florissante république des mers. Aristote louait déjà cette oligarchie démocratique.

La montée en puissance de Carthage et sa maitrise des mers suscita rapidement l'hostilité de la nouvelle puissance voisine : Rome. Trois guerres puniques durant près d'un siècle finirent par la destruction de Carthage en 146 av JC, et à la malédiction éternelle du Sénat romain.
Grâce à la vision de Jules César, cette malédiction prend fin en 46 av JC, et
la Rome impériale qui colonisa la province, accorda progressivement la citoyenneté aux habitants d'Africa. Un pouvoir municipal électif s'imposa rapidement et gouverna judicieusement l'ensemble des cités prospères du « grenier de Rome ». Cette époque est marquée par l'oppression meurtrière exercée par Rome à l'encontre des chrétiens. Le martyre de Saint Cyprien, Evèque de Carthage, a contribué à la défaite de Rome, et à l'émergence d'une pensée chrétienne dont l'expression majeure fut l'œuvre fondatrice de Saint Augustin. Au désordre vandale du Vème siècle, succéda le règne rigide de Byzance jusqu'à la victoire de l'Islam à la fin du VIIème siècle.

La Tunisie musulmane

La nouvelle religion reconnut officiellement les religions juive et chrétienne, et la nouvelle capitale, Kairouan, dont dépendait la Sicile chrétienne , abrita des églises et des synagogues. C'est la cité fondatrice du Maghreb musulman .

L'Imam Sahnoun, le pieux et rigide magistrat de Kairouan, demeure encore aujourd'hui le symbole de la justice indépendante face au pouvoir royal absolu. L'école de médecine marquée par le Savant juif Isaac Ibn imran, et son brillant disciple Ibn al Jazzar, contribue grace aux traductions latines à l'émergence des nouvelles écoles de médecine de Salerne, et de Montpellier.
Les épidémies et les grandes invasions des tribus arabes du XIIe siècle ruinèrent Kairouan et provoquèrent la montée des nouveaux empires berbères qui dominèrent le Maghreb au XIIIe siècle.

Plus tard, Ibn Khaldoun, héritier intellectuel des rationalistes, Avicenne le persan, et Averroes, l'andalou, établirera la suprématie de l'état de droit sur toutes les autres formes de gouvernement. Il démontrera que la tyrannie entraîne inéluctablement la faillite des états, et la chute des empires.
Le choc des nouvelles puissances espagnole et ottomane au XVIe siècle et le rattachement de la Tunisie au Sultan d'Istanbul, un converti corse ,Giaccomo Santi, devenu Mourad Corso, fonde la dynastie mouradite du XVIIe .Le dernier mouradite, le « caligula » Mourad III achèvera l'ère des corsaires et périra à la veille de la fondation d'une nouvelle dynastie Husseinite qui régnera jusqu'à la proclamation de la République en 1957.Au XIX° siècle, la découverte de la nouvelle Europe industrielle conduit le Général Khereddine, un géorgien converti à l'islam, recruté par le Bey de Tunis en 1840, a proclamé l'urgence de réformes modernes pour sortir son pays d'adoption de sa décadence. Un ami proche, le mandarin libéral de la cour, Ibn Abi Dhiaf, fit adopter par son souverain, le Pacte de la paix civile, première constitution du monde arabe en 1857.

Deux symboles de modernité suivirent immédiatement : la fondation de la municipalité de Tunis, la seconde du monde musulman après Istanbul et l'ouverture de la première imprimerie. Nommé Premier ministre par le Bey corrompu, Sadok Bey, Khereddine modernisa l'administration, assainit les finances publiques et fonda le premier collège tunisien moderne, le collège Sadiki, en 1875. C'est ce collège ouvert aux langues étrangères et aux disciplines scientifiques, qui forma les élites progressistes du pays. Khéreddine ne tarda pas à être renvoyé et ses réformes annulées.

75 ans de Protectorat colonial

Ruiné et discrédité, le pays est colonisé par la France en 1881. Le choc culturel sera aussi profond que l'occupation de l'Egypte par Napoléon en 1798, et celui de l'Algérie en 1830. En réaction, un mouvement de réflexion remit en cause les dogmes de la pensée traditionnelle, et appela à emprunter à l'occident les outils intellectuels et politiques de sa puissance. L'association de la Khaldounia, en hommage à Ibn Khaldoun, contribua à moderniser la formation des élites de la vénérable Mosquée-Université de la Zitouna, par des cours et des séminaires scientifiques, géographiques et littéraires encore ignorés par le cursus théologiques zitounien. Ce sont ces foyers actifs, en plus de l'école publique française qui diffusèrent les idées démocratiques, et libérales dans le pays. L'appel du Président américain Wilson à la libération des peuples colonisés suscita la création du premier parti politique tunisien : le parti du Destour (constitution). A l'aube de ce mouvement populaire, la première revendication était déjà : un parlement tunisien élu pour remplacer le dérisoire grand conseil que la France coloniale nommait par décret.

En 1924, M'hamed Ali Hammi, un syndicaliste de retour d'Allemagne et de Turquie, en pleine révolution, fonda le premier syndicat tunisien, en rupture avec le syndicat communiste français. Il fut brisé impitoyablement par le pouvoir colonial. Tahar Haddad, engagé dans le combat pionnier de M'hamed Ali, saura enraciner le projet social et démocratique par deux livres phares : « Les travailleurs tunisiens », qui résume le premier mouvement syndical, et surtout « Notre femme dans la loi islamique et dans la société », véritable plaidoyer pour la libération de la femme musulmane du statut d'infériorité qui l'accable depuis des siècles. Ce livre, dénoncé avec véhémence par les théologiens de la Zitouna, sera le repère du combat de l'égalité et des droits des femmes.

Au retour des premiers universitaires tunisiens formés en France, le mouvement de l'indépendance prit de l'ampleur. Habib Bourguiba, et ses camarades fondèrent le Néo-Destour en 1934, et créèrent un véritable mouvement populaire. La France répliqua par l'emprisonnement de cette élite patriote, et par la répression du 9 avril 1938. Pendant la seconde guerre mondiale, la Tunisie fut envahie tour à tour par les armées de l'axe germano-italien, et par les armées alliées. Entre novembre 1942 et mai 1943, les batailles, et les bombardements furent nombreux, et violents. La population tunisienne, quoiqu'éprouvée par le régime colonial, approuva l'appel de Bourguiba depuis sa prison française en Aout 1942 , refusant de pactiser avec les nazis et ralliant la cause du Monde libre.

La solidarité active des tunisiens musulmans envers leurs compatriotes juifs, objets de mesures raciales, est encore évoqué comme un témoignage des valeurs humainistes et morales de ce vieux peuple.

En 1946, Farhat Hached et ses partenaires syndicaux, intellectuels et ouvriers patriotes fondèrent la grande centrale UGTT. Refusant le diktat soviétique de la Fédération mondiale des Syndicats, Hached se joignit à la CISL pro-occidentale. Le programme élaboré au Congrès de l'UGTT en mars 1951 était axé sur la démocratie élective, la liberté de l'entreprise, et la garantie des droits sociaux à l'éducation, à la santé et à l'emploi. L'indépendance de l'Inde et du Pakistan en 1947 redonna espoir aux militants de la liberté. Avec le soutien actif de Bourguiba, Hached s'appuya sur les syndicats américain AFL-CIO et sur le Parti démocrate pour amener la France à reconnaître le droit de la Tunisie à l'indépendance. Pour Hached, le respect des droits humains des peuples colonisés était la meilleure riposte au communisme triomphant. La victoire républicaine aux élections présidentielles américaines de novembre 1952 permit aux extrémistes coloniaux français d'assassiner Hached le 5 décembre 1952. La défaite militaire française à Dien Bien Phu, au Vietnam en 1954, sonna le glas de l'ère coloniale.

L'Indépendance et la République moderne

Grâce à un combat honorable et légitime, le Maroc, et la Tunisie obtinrent leur indépendance en Mars 1956. L'injuste oppression du peuple algérien voisin ne s'achèvera qu'en 1962. L'heure était à la réalisation des promesses. La vieille monarchie est abolie, la République est proclamée en 1957.

Des écoles sont ouvertes partout, pour les garçons, et pour les filles. En 10 ans, la Tunisie multiplia par dix le nombre des élèves scolarisés. En hommage au combat de Tahar Haddad, dès 1956,une nouvelle loi de la famille reconnut à la femme la pleine égalité avec l'homme, et abolit la polygamie. Le droit à la santé fut proclamé et les grandes campagnes de vaccination firent reculer la mortalité infantile et les maladies infectieuses. Une politique volontariste de planning familial évitera au pays un doublement de sa population, et lui permettra d'élever le niveau de vie de façon remarquable.

Dans cette atmosphère d'exaltation patriotique, fort de son charisme personnel, le Président Bourguiba, si occidental, et laïc dans ses choix fondamentaux, était paradoxalement un léniniste dur au plan politique. Sous couvert de menaces extérieures, et d'urgences économiques, la liberté des partis fut d'abord restreinte puis supprimée, la liberté de la presse fut suspendue. Un complot militaire fomenté par l'état major de l'armée en décembre 1962, permit à Bourguiba d'instituer un système de parti unique qui étouffera les libertés, et faussera les élections durant un règne de trente ans.

La faillite de la politique économique dite socialiste des années soixante imposera une ouverture libérale qui donnera ses fruits sous la direction du premier ministre Nouira pendant la décennie 1971-1980. Ce retour à la croissance fut assombri par l'échec du printemps politique de 1981 et par les explosions sociales, et politiques, graves de 1978, 1980 et 1984.

Le Coup d'état médical de 1987

Le coup d'état médical de Ben Ali qui destitue Bourguiba, en novembre 1987, ouvrira un nouveau chapitre de l'histoire. Ben Ali annonce une « démocratie pluraliste respectueuse des droits humains, et une société de savoir soucieuse de développement durable, idée proclamée par l'ONU la même année. Un large consensus des forces politiques de la droite islamiste, à la gauche laique salue ces proclamations .

La première mesure marquante sera la libération de tous les prisonniers politiques, en majorité islamistes, et à leur tête Rached Gannouchi récemment condamné à la perpétuité. Une convention nationale réunit les représentants des diverses familles, et partis politiques, pour une plateforme commune qui permettra d'organiser des élections présidentielles, et législatives en 1989. Le score inattendu des islamistes à ces élections, leur activisme efficace dans les quartiers populaires, le ton de leur journal « Al Fajr » (L'aube) créait, de fait, un contre pouvoir, voire un pouvoir alternatif au nouveau régime . Cette nouvelle donne suscitera un début de confrontation idéologique, et politique entre la Tunisie moderniste, et la Tunisie traditionaliste. La ligne de rupture entre les deux blocs concernait clairement le respect des principes démocratiques fondamentaux de l'égalité des deux sexes et des choix laïcs historiques du pays. Les incidents se multiplièrent. Le nouveau pouvoir riposta à la montée en puissance de cette opposition résolue, et aux incidents qu'elle provoquait par de nombreuses arrestations et procès. L'islamisme radical repassait dans la clandestinité et divers observatoires nationaux, et internationaux des droits de l'homme constataient des violations des droits de l'homme dans cette lutte acharnée du pouvoir policier contre les membres du parti islamique « Ennahda ».

La ligue des droits de l'homme, la plus ancienne du monde arabe, refléta la profondeur du débat : peut-on construire une démocratie respectueuse des droits de l'homme en excluant du débat la mouvance islamique ?

Peut-on lutter contre l'extrémisme religieux en respectant les droits humains les plus élémentaires ? Le gouvernement démentit régulièrement le recours aux moyens illégaux pour réduire le mouvement islamiste qualifié de séditieux. La nomination du président de la ligue tunisienne des droits de l'homme, le Professeur de droit Mohamed Charfi comme Ministre de l'éducation nationale apportait une caution démocratique aux choix du pouvoir. Charfi s'employa durant cinq longues années à débarasser les programmes de l'enseignement public des contenus sexistes, archaïques et liberticides en instituant des cours sur les droits humains à tous les niveaux de l'enseignement. L'ouvrage de Charfi « Islam et liberté » résume parfaitement l'esprit de la démarche réformiste tunisienne en cette période délicate. La journée du 10 décembre 1948, date de la déclaration universelle des droits humains est célébrée officiellement.Les dérives dictatoriales et mafieuses de ce nouveau pouvoir ne tardèrent pas à se révéler au grand jour. D'élection en élection, les petits partis légaux se révelent n'être que des paravents au monopole d'un parti « de type soviétique » le RCD.

Bientôt, une véritable mafia tentaculaire et familiale, réunissant les parents du Président, et ceux de son épouse sulfureuse, domina l'ensemble des circuits économiques et financiers du pays.La corruption générale et les conséquences négatives de la crise mondiale sur le pouvoir d'achat des couches populaires et l'emploi des jeunes, provoquent une rupture profonde entre le pays réel et le pays légal.Seule l'administration souvent compétente et intègre, assura la bonne marche des institutions economiques et sociales d'un pays de plus en plus éprouvé par la crise mondiale.
Un référundum constitutionnel manipulé leva toutes les limites à une réelection automatique de Ben Ali. Tout l'appareil du parti-état est mobilisé pour publier des pétitions « populaires » pour soutenir le dictateur dans cette entreprise illégale.

Du côté occidental, la plupart des gouvernements européens continuèrent à soutenir Ben ali, bouclier contre le mouvement islamiste menaçant. Le grand allié français fut à l'avant-garde de ce soutien constant sous les présidences de Chirac et de Sarkozy.

Les fortes réserves américaines de l'administration Clinton vont rompre cette unanimité .La publication des rapports « Wikileaks » en novembre 2010 ,qualifiant le régime Ben Ali de « quasi mafia » vont contribuer à libérer les forces de la contestation sociale.
Les jeunes chômeurs, et surtout les internautes libres des villes de l'ouest vont frapper le système au cœur.Des vidéos, des documents sur la corruption, sur le train de vie luxueux de la famille présidentielle se multiplient sur la toile.

Des manifestations de jeunes chômeurs dans les régions pauvres sont réprimées dans le sang.Des dizaines de morts tombent. Le régime est discrédité.
Ben Ali est finalement « laché » par sa police et par l'armée après les manifestations massives des syndicats a Sfax et a Tunis. Il s'enfuit vers l'Arabie Saoudite le 14 janvier 2011.

C'est le début du Printemps arabe !

En Fevrier 2011, Moubarak tombe en Egypte, et en Octobre Kadhafi est lynché par les rebelles lybiens. Le 23 octobre 2011, les premières élections libres ont lieu. Beaucoup de tunisiens votent pour la première fois de leur vie.

Une majorité hétéroclite,dite celle de la « Troika » obtient la majorité à l'assemblée constituante.
Depuis, le pays vit l'émergence de deux pôles important :un pôle islamiste et arabiste face à un pôle du Centre laic et moderniste. La nouvelle constitution est en débat.L'économie peine à réaliser les 4% de croissance annoncés. Ce sont les prochaines élections annoncées pour fin 2013 qui fixeront les contours de la future Tunisie.

 
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