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Chaque jour d'hopital justifie 1000 ans de prison

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HOSPITAL
sudok1 via Getty Images
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Oui, le patient a été vu à la va vite! Il est suspect d'avoir une gangrène des intestins. Le bilan sanguin, au petit bonheur la chance, pourrait avoir été fait comme il se peut qu'il ne l'ait pas été, sans parler du groupe sanguin!

Le scanner le laisse suspecter mais on n'en est pas sur. Les seniors de l'imagerie ne le verront que demain mais c'est déjà mieux qu'il y a quelques années quand il n'y avait pas de scanner.
On finit par décider de l'opérer. On ne sait pas s'il y'aurait une place en réanimation pour l'après chirurgie.

Les places en réanimation sont extrêmement difficiles à avoir. Le nouvel hôpital promis par les différents gouvernements est un mirage qui s'éloigne à mesure qu'il est désiré. Alors que les dirigeants du monde entier ronflent la pagaille, l'équipe de chirurgie, payée 30 dinars le résident et un peu plus le senior, s'attèlent à extirper le mal. Ils y arrivent au bout de trois heures avant d'aller vers l'internat pour ingurgiter un diner de forçat.

Un SDF atterrit dans le service parce qu'aucun ne veut plus de lui, ni sa famille, ni le SAMU. Les infirmiers de demain s'en plaindront car il n'est pas de leur ressort. Mais peut-on jeter dans la rue un moribond à la tete de momie ? Il restera parmi nous des semaines.

A leur sortie du bloc op. ils sont appelés aux urgences pour voir un ivrogne qui aurait vomi quelques gouttes de sang. Mais en haut, dans le service, il n'y a plus de lit car le service est archi-comble; archi-comble car le bloc opératoire n'a pas bien fonctionné ces derniers temps, car une ouvrière a pris un congé de maladie, parce qu'il fait un froid incompréhensible dans les salles d'opération, parce qu'il y a des travaux d'aménagement qui s'éternisent, parce qu'une machine de ventilation est infectée ou en panne.

A minuit, la famille exige d'avoir un lit pour son ivrogne. Le surveillant de nuit de l'hôpital ne peut plus rien faire. On n'ose pas réveiller le directeur chaque nuit. L'interne jeune fille du haut de ses 22 ans, dans la pénombre lugubre du service Titanic tente l'impossible pour calmer les ardeurs des parents devenus assaillants.

On finit par mettre deux patients dans un même lit, ce qui parfois remplace la couverture et sécurise deux jeunes filles terrorisées par le spectre de la maladie ou la crainte d'un visiteur inattendu. L'autre soir on a supplié la famille d'un patient d'amener un matelas de chez lui, ce qu'elle fit; la loi prévoit cependant que tout "don" doit être déclaré au Ministère, mais heureusement que "Kothr el Ham idhahak".

A force de contraintes et de débrouillardise, personne ne réalise qu'on ne peut être qu'à mille km des recommandations de l'OMS. L'ivrogne vomit dans le couloir mais personne ne sera la pour nettoyer. Le pansement des patients opérés en prennent un coup mais on prie pour eux. Les ouvrières, il n'y en a pas la nuit. En guise de bonjour, à notre arrivée le matin, l'acidité ronce de ce qui a fini par fermenter, nous recroqueville les narines.

L'ouvrière du matin, ayant contracté une conjonctivite, informe qu'elle ne sera pas de service ce jour. Les femmes et filles des patients hommes, font le ménage dans les chambres et je ne sais plus s'il faut exiger de leur demander de rentrer chez elles à la fin de l'heure de visite (15h) ou s'il faut que je ferme les yeux. Je ferme souvent les yeux pour moins de saleté et parce que l'œil de Facebook est embusqué. Est ce la faute de l'APC ou de l'Etat qui souscrit aux recommandations du FMI qui, à 10 mille km de nous, impose de ne plus recruter.

L'administration nous implore de faire avec les moyens du bord. Le personnel me regarde d'un œil réprobateur; pour eux je ne suis pas un bon chef de service car je n'ai pas réussi à convaincre les trois derniers P Ministres de nous ajouter une ouvrière, matière première devenue encore plus précieuse que les diamants de De Beer.

L'ivrogne doit faire une exploration de son estomac en urgence ; mais il lui faut une anesthésie générale qui ne pourra avoir lieu car il faut le préparer et cela demande du temps. A tout moment il pourra recracher du sang sans qu'on sache la provenance et s'il venait à décéder, il deviendrait la victime d'un service de chirurgie pourri ou travaillent des chirurgiens véreux qui n'ont plus de cœur ni de morale.

Les vésicules biliaires enflammées qui sont des urgences, jonchent le service, on ne pourra en faire que deux par jour, les autres attendront et pendant leur attente, les globules blancs, le pus, la fibrine, rentrent dans une guerre impitoyable, dont le vainqueur est imprévisible. En ce temps, des calculs vésiculaires non encore compliqués attendent par milliers pour se faire opérer.

Et si au cours de leurs attentes, elles s'infectent, à qui la faute pourra-t-on se demander, aux blouses blanches, aux écarts alimentaires ou au bon Dieu qui a créé des poches de bile qui tombent souvent en panne ? La chirurgie à ce stade de l'inflammation demandera 2 à 3 fois plus de temps et les complications de même. Dans ce cas, à qui la faute, à ceux qui n'ont pas fait construire le deuxième hôpital, perpétuant un délai d'attente du rdv opératoire ou celle du chirurgien qui n'arrête pas de mâcher son poulet cadavérique et qui de toutes les façons ne chôme pas au bloc opératoire ?

Le patient aux intestins en partie gangrenés, a pu être opéré. Il est vivant. Il a 70 ans. Il a malheureusement les poumons pleins de crachat. Il n'arrête pas de vouloir cracher mais il n'est pas suffisamment conscient pour le faire. On veut une place en réanimation mais ni la réanimation médicale, ni la réanimation chirurgicale ni le SAMU ne disposent de lit vide. Il se meurt devant nos yeux, devant sa fille, une jeune femme de 40 ans, les yeux embués de larmes. Je tente de lui expliquer l'inacceptable. Elle ne dit mot et semble se résigner.

Demain il mourra. Contre la loi, accablé de remords, on n'osera même pas exiger qu'il passe par la morgue avant d'être rendu à la famille et d'un "complot accord", on signe qu'il est sorti vivant contre avis médical. Si la famille portait plainte, qui est responsable de sa mort ?

C'est l'Etat qui n'a jamais réussi à augmenter les lits de réanimation disponible, ou le chirurgien qui n'a pas su assurer sa kinésithérapie respiratoire ou le médecin réanimateur qui vous assène dans 90 % des cas "on n'a pas de place!".

Car nul ne le sait, dans notre CHU, où il y a 6 étages de spécialités chirurgicales, le service de réanimation chirurgicale ne dispose que de... Vous ne devinerez jamais: 4 ! Oui quatre lits seulement.

Et alors quand de hauts dignitaires du Ministère font une visite inopinée et constatent un résidu de pansement gisant derrière une porte de service et qu'ils se mettent dans une colère sourde ou exigent de voir les archives et qu'ils constatent médusés qu'elles avaient servi de repas aux rats du quartier, on ne sait quoi leur dire, présenter notre démission ou leur parler des siècles d'attente pour une imprimante ou la peinture d'un mur.

Une semaine auparavant, une femme "juste" opérée pour une appendicite aigue, mais ayant une bronchite chronique, est morte au 3e jour juste parce qu'on ne disposait pas d'un appareil d'assistance respiratoire (VNI).

Heureusement, ils n'ont pas porté plainte. La fatalité d'un Dieu qui sait ce qu'il fait, nous a encore une fois sauvé. Mais jusqu'à quand ? Si le juge d'instruction nous accusait d'être une association du crime organise, qu'aurais-je à lui répondre ? Je crois bien qu'on a vu sous nos yeux mourir plus de personnes qu'Al Capone.

Toutes les nuits, les jeunes résidents font des interventions courantes seuls. Les seniors viennent pour les "grosses interventions". Les seniors de garde réclament d'être mieux payés et d'avoir un minimum de confort pour passer la nuit à l'hôpital. En France, la garde du senior est payée près de 500 euros, en Tunisie, 35 euros. A qui la faute si les urgences ne sont pas assurées par des compétences expérimentées?

Est ce à l'hôpital qui n'a pas fourni le douillet studio ou l'Etat qui n'a pas revu à la hausse les primes de garde ou le citoyen qui travaille 8 minutes par jour et ne paye pas le fisc? L'Etat semble avoir tout compris car il vient de réduire le salaire des hospitalo-universitaires et d'accroitre les impôts pour mieux les consoler.

Des patients, ces derniers temps, se sont mis à mourir plus souvent d'embolies pulmonaires; on n'est pas sur s'ils prennent leur traitement. Les médicaments sont volés l'après midi et la nuit pour être revendus, dit-on.

Il n'y pas d'agents de gardiennage ni l'après midi ni le soir. Une armoire créée un temps pour sécuriser les produits pharmaceutiques a été défoncée. Tout le monde connaît le phénomène mais tout le monde épuisé, harassé, se tait car obligé de parer au plus urgent.

Aux réunions, on demande plus de moyens humains et plus de matériel mais tous les chefs d'unités, comme des vautours autour d'un cadavre décharné s'étripent pour se partager les miettes d'un budget cachectique alloué à l'institution.

A qui la faute ? Aux parents des voleurs qui n'ont pas su éduquer leurs enfants, à l'Etat qui n'en peut plus de crier famine ou aux médecins qui savaient que leurs patients ne recevaient pas tout leur traitement et qui ont fini par se taire ?

Alors quand je vois qu'on menotte illico presto une jeune résidente parce qu'un nourrisson de 6 mois et de 1kg, produit d'une césarienne faite pour sauver la mère, réanimé sans succès et de toutes les manières condamné, dont le corps continuait à frémir par un résidu d'adrénaline, a été mis dans un carton, lui qui est destiné à être mis sous terre, et que tous se mettent à crier "Haro sur l'assassin", je ne sais pas s'il faut en rire ou en pleurer, alors que dans le même temps, des revenants de Daesh sont promis à l'absolution.

Le tunisien mérite-t-il le niveau de santé qu'il s'estime redevable ?

Qu'a t-il consenti de son temps, de son intelligence, de ses deniers pour exiger qu'on le reçoive à l'hôpital comme s'il était à l'Hôpital américain.

Ne se trompe-t-il pas d'ennemi ? Est-il son propre ennemi ?

A-t-il oublié que ces médecins sont la crème de ce qu'ont produit les familles les plus stables et les plus aimantes ?

Ceux qui déboursent sans tressaillir une fortune dans une fête, réalisent-ils la souffrance de leurs compatriotes tunisiens qui peinent à faire une échographie dans le privé et qui un jour les agresseront derrière leurs murailles ?

En tout état de cause, et même si cela a touché tout le corps médical et parce que cela a touché le corps médical dans sa dignité, espérons que cette crise permettra de réduire le gouffre d'incompréhension qui sépare soignants et soignés et améliorera les prestations hospitalières.

En attendant, je n'ai jamais autant réalisé que j'étais "en liberté provisoire", moi et tous ceux qui touchent de près ou de loin à la santé des patients. Vivement la retraite !

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