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Vivement une vraie sortie de crise

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Depuis plus d'un mois, la Tunisie traverse la plus importante crise politique depuis son indépendance.

Des faits graves en sont à l'origine: le terrorisme va jusqu'aux assassinats politiques et nargue le gouvernement chaque fois que son chef s'évertue à annoncer une amélioration de la situation sécuritaire; mais également la rapide détérioration de la situation économique et financière du pays, renforcée par l'incapacité de l'exécutif à initier les réformes nécessaires, multiples et variées, que la situation économique et sociale exige, y compris celles sur lesquelles il s'est engagé vis-à-vis de nos bailleurs de fonds traditionnels.

Sur ce fond de crise, les initiatives se sont multipliées, allant du déni de réalité, aux multiples plans de sortie de crise, aux médiations, aux déclarations les plus contradictoires au sein d'un même camp ou aux tentatives ou menaces de recomposition d'alliances.

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Il faut toutefois relever des constantes dans ce remue ménage.

  • D'abord, l'armée, qui a gardé une remarquable neutralité et a continué à jouer avec abnégation son rôle de protection des citoyens et du territoire,
  • Ensuite, le débat est, encore une fois, resté essentiellement politique. Hormis l'UTICA et l'UGTT, presque personne ne semble prendre la mesure de la forte dégradation de la situation économique et de la démobilisation de l'administration face à une gestion aussi chaotique des affaires publiques et des effets que cela ne manquera pas d'avoir sur la compétitivité du site Tunisie et son attractivité, mais aussi sur la situation sociale des populations, plus particulièrement des catégories les plus pauvres et les plus vulnérables,
  • Ensuite, encore, la gestion politicienne de la crise a fait monter les enchères, allant jusqu'à risquer de mettre en péril les très fragiles équilibres institutionnels et de plonger le pays dans un vide préjudiciable à tous,
  • Enfin, les agendas personnels, les manœuvres politiciennes et les anticipations électoralistes ont fini par opacifier l'horizon et renforcer malheureusement le discrédit des partis politiques auprès des populations.

Dans toute cette agitation, une seule initiative s'est imposée par son pragmatisme et son réalisme, celle de l'UGTT.

Aujourd'hui, la Troïka se résout enfin, dans le contexte régional et des évolutions que connait notamment l'Egypte, à faire une proposition de sortie de crise. Elle reconnaîtrait la nécessité de démission pour fin septembre du gouvernement actuel sous réserve de redémarrage du dialogue national et d'adoption de la Constitution, la mise en place alors d'un gouvernement mixte, entre politiques et compétences, ouvert à plus de sensibilités politiques, l'accélération de la mise en place de l'ISIE et l'adoption d'une feuille de route politique et d'échéances électorales précises.

Rappelons d'abord haut et fort que toute proposition sérieuse de sortie de crise est à saluer, car le pays est éreinté, ses finances sont exsangues et sa population désespérée de voir son pouvoir d'achat rogné et sa jeunesse sans perspectives. Toute solution qui recueillerait une large adhésion redonnerait de l'espoir aux uns et aux autres, et des raisons d'attendre aux marginalisés d'hier et d'aujourd'hui.

Mais, pourquoi différer à fin septembre ce que tout le monde exige pour tout de suite? Reconnaissons tout de suite que l'initiative de l'UGTT n'est pas un menu dans lequel chacun pourrait puiser à sa guise.

Le compromis ne doit pas être un prélude à la compromission!

Une promesse de démission du gouvernement à fin septembre est une offre de Gascon. Bien naïfs seraient ceux qui prendraient cela pour de l'argent comptant. Ennahdha nous a habitués à tant de manœuvres dilatoires, à tant de promesses, de fausses promesses et de revirements. La Troïka, qui signe son échec de gouvernance en cherchant à grappiller des semaines de plus au pouvoir, met le pays en extrême danger. Il est de la responsabilité de ses dirigeants d'oublier leurs agendas, leurs visées partisanes et d'accepter d'entendre les voix de la raison. Il n'est plus temps de palabrer et de négocier ; il est l'heure de resserrer les rangs pour un pays auquel les gouvernants doivent d'abord un immense respect faute d'avoir su le servir.

Un gouvernement mixte serait nécessairement présidé soit par Ennahdha soit, immense concession!, par une personnalité nationale proche d'Ennahdha. Régulièrement, des noms d'octogénaires et même de nonagénaires sont susurrés, comme autant de ballons d'essai destinés à tester la résistance du camp d'en face.

Sans remettre en doute le patriotisme de ces personnalités, ni leur militantisme passé, on peut légitimement s'interroger si cette option serait raisonnable ou crédible dans un pays où les deux tiers de la population ont moins de 37 ans.

Un tel gouvernement ne pourrait ni réviser les nominations partisanes, ni dissoudre les ligues de "protection de la Révolution" ni encore moins dénoncer parmi les rangs de ses proches ceux qui appellent à la violence, à la haine ou à l'exclusion.

Sans révision des nominations administratives sur la seule base de la compétence et de l'indépendance, il n'y aura en aucun cas d'élections libres ou transparentes. Un tel gouvernement serait nécessairement placé sous l'autorité des politiques. Il ressemblerait à un attelage baroque. Il ne pourrait ni afficher une politique économique et financière cohérente ni engager les actions et réformes dont le pays a besoin. Il serait là pour gérer les affaires courantes. Sa conception même lui interdirait d'avoir la très forte cohérence et la capacité de décision et d'arbitrage qu'exigent la situation actuelle et ses multiples défis.

L'alibi des compétences

La participation des compétences à un tel gouvernement relèverait de l'alibi. Elle permettrait aux partis politiques, et plus particulièrement à Ennahdha, de socialiser les pertes (les échecs probables) et de s'approprier les profits (les très incertaines réussites).

Les voix qui s'élèvent déjà en prévision de leur éventuelle participation à un tel gouvernement, pour nous dire que la solution économique passe par l'étranger et qu'une diplomatie rodée aux affaires saura mobiliser les réseaux amis pour un large soutien à la Tunisie, au mieux, ne se rendent pas compte que le temps du soutien et de l'empathie est révolu et qu'il faut aujourd'hui "délivrer", comme le disent si bien les anglo-saxons. Au pire, ces voix font preuve de méconnaissance des problèmes du pays et des solutions à y apporter.

La Tunisie doit trouver en elle-même les ressorts pour respecter les engagements pris et engager toutes les réformes convenues et absolument nécessaires à son renouveau. Elle doit également trouver les modalités de la concertation et du dialogue avec toutes les parties prenantes pour que ces réformes soient les moins douloureuses possibles à l'égard des populations fragiles, d'autant plus que plusieurs secteurs sont aujourd'hui sinistrés, faisant courir un risque systémique à notre économie. Les mines ou le secteur bancaire en constituent une triste illustration.

La Tunisie est capable de relever ces défis et il est presque encore temps de le faire, à condition de ne plus perdre de temps, qu'un calendrier précis et engageant soit arrêté, que les intérêts partisans et personnels soient remisés aux placards et que seul l'intérêt général prime. Il est urgent que la Troïka prenne conscience de la gravité de la situation, qu'Ennahdha arrête de tergiverser et de biaiser et que le CPR, ou ce qu'il en reste, arrête sa permanente et vaine escalade électoraliste.