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Pourquoi la fuite des cerveaux est-elle bénéfique pour l'Algérie?

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OXFORD UNIVERSITY
Hannah Mckay / Reuters
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L'été dernier, une polémique a eu lieu lorsque la majore du Bac algérien a demandé publiquement au président de lui accorder une bourse d'études pour aller étudier à l'étranger. Cette polémique a remis le débat de la bourse sur la place publique, et les algériens en ont discuté dans les cafés et sur les journaux.

Ceux qui soutiennent la position de ne pas offrir de bourse s'appuient sur l'argument de la fuite des cerveaux : les algériens qui reçoivent une bourses ne reviennent pas après avoir terminé leurs études, et ne profitent donc pas au pays. Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, je vais présenter ici pourquoi il est très bénéfique pour la société algérienne d'investir sur ses éléments les plus ambitieux via ces bourses d'études, même si ceux là ne reviennent pas pour la majorité.

1. Le rayonnement du pays, ce n'est pas juste une notion théorique

Prenons un jeune algérien innovant, à Opéra, Paris, rencontrant un investisseur parisien pour lui demander d'investir dans son projet, et imaginons que l'Algérie jouit d'une très forte image : que beaucoup d'algériens ont innové sur la scène européenne et mondiale. Notre jeune innovateur va bénéficier au près de l'investisseur d'une puissante aura avant même qu'il commence à parler de son projet. L'investisseur français aura en tête toutes les success stories algériennes et sera biaisé positivement.

Une aura puissante facilite grandement les affaires et permet aux exportateurs, innovateurs, candidats aux recrutements et autres, de bénéficier d'une image positive, et leur facilite la vie. Lorsque quelqu'un a une forte aura, on amplifie ses qualités, on lui excuse facilement ses erreurs, on a envie de travailler avec lui, etc.

C'est cette aura qui permet à un médecin ou un cadre français d'avoir une excellente image en Algérie sans qu'on ne connaisse réellement ses compétences. Le cadre français a aussi une excellente image à Dubai par exemple, ce qui lui permet, à compétence égale, de recevoir des propositions de salaires beaucoup plus intéressantes que la plupart des autre nationalités par exemple.

Envoyer ses meilleurs éléments dans des institutions de grande influence (comme les grandes écoles et universités, les grandes entreprises etc.) permet de doter le pays d'une excellente image. Les grandes écoles françaises par exemple comprennent très bien ce phénomène : elles n'envoient que leurs meilleurs éléments aux universités américaines et britanniques de renom, car ces elles savent que leur image sera déterminée par les élèves qu'elles envoient : ses ambassadeurs, donc autant envoyer les meilleurs.

Un exemple très concret peut être cité ici. Quand l'équipe nationale a réalisé ses exploits au dernier Mondial, l'image de l'Algérie a soudainement gagné plusieurs points, ce qui pouvait être très facilement ressenti à l'étranger. J'ai été surpris lors d'un déplacement, par des policiers de l'aéroport d'Abu Dhabi m'accueillir chaleureusement lorsqu'ils avaient remarqué que mon passeport était algérien. L'un d'eux m'a même dit : "j'ai pleuré quand l'Algérie s'est qualifiée, vous êtes notre sélection nationale, vous nous représentez" !.

Imaginons maintenant des exploits d'algériens au MIT, à la Silicon Valley, à Harvard, dans l'art, le cinéma, la philosophie et dans d'autres domaines. Le rayonnement algérien est aujourd'hui principalement porté par Cheb Khaled, Yasmina Khadra, Ahlem Mostghanmi, Zidane et l'équipe nationale de Football. L'Algérie peut produire beaucoup plus avec un investissement minimal dans ses éléments les plus ambitieux.

2. Un réseau mondial d'influence, une diasporas dans les centres de pouvoir

Dans le monde, il existe des centres où les plus grandes décisions sont prises, celles ayant de grands impacts économiques, sécuritaires, etc. Ces centres peuvent être de grandes banques d'affaires, institutions publiques de grandes nations, think tanks, directions de grandes multinationales etc. Avoir une présence substantielle de sa diaspora autour de ces centres de pouvoir permet d'influencer ou de prendre part à des décisions stratégiques comme des décisions d'investissements, d'octroi de marchés, d'importation, d'intervention militaire, de transfert technologique, etc.
Lorsque l'ont sait à quel point certaines diasporas s'emploient à lobbyer le congress américain, on comprend que la présence algérienne est trop basse.

L'Algérie a par exemple besoin de pouvoir influencer les décisions des hommes d'affaires étrangers voulant investir en Afrique du nord, ou les entreprises européennes voulant délocaliser en "near-shore" pour sous-traiter leur production en Algérie. Le lobbying algérien doit aussi être fort quand il s'agit de vendre la production locale à l'étranger, donc influencer des décisions d'importation.

3. Des compétences pointues, inexistantes et primordiales si l'on veut être sérieux dans sa volonté de garder une place dans le concert des nations

Ne pas posséder certaines compétences aujourd'hui est un fait très bloquant si l'on veut être sérieux dans sa quête d'indépendance, de sécurité nationale, et de développement économique. Ces compétences ne se trouvent que dans des endroits particuliers, où l'humain pratique l'art à sa pointe. L'Algérie fait déjà appel à des compétences algériennes ou autres, depuis l'étranger, pour combler les vides les plus urgents. Il n'existe d'autres moyens que d'envoyer ses meilleurs éléments pour se former à la pointe des domaines stratégiques pour rattraper les différents retards, non seulement dans les universités, mais dans les sociétés spécialisées aussi.
Typiquement, les technologies de l'information, la finance, le hardware, les télécoms, l'analyse de données et d'autres, sont des domaines pouvant impacter grandement l'économie du pays et sa sécurité nationale.

Ne pas avoir ces compétences à portée de main constitue un gros handicap au niveau de compétitivité du pays comparé aux autres pays du tiers monde, ce qui diminue sa capacité à négocier, à se défendre, à développer son économie, etc. donc à garder son indépendance et sa souveraineté.

A titre d'exemple, les plus grands opérateurs téléphoniques du pays ne sont pas algériens, l'Algérie n'est pas capable de raffiner son pétrole, elle ne peut produire de machines ou de pièces de rechange pour son industrie et dépend pour tout cela du savoir faire étranger. Sonatrach elle même a été structurée par un cabinet de conseil en stratégie américain à l'époque de Boumediène, les systèmes d'information des opérateurs téléphoniques sont conçus par des experts étrangers, l'architecture des systèmes d'information de l'Etat est faite par des étrangers, même la mosquée d'Alger est conçue par des étrangers et ainsi de suite pour beaucoup d'autres domaines.

Comment être contre les bourses quand le déficit des talents et des compétences est aussi important?
A noter qu'il n'est pas possible de régler ce problème en créant de très bonnes universités, car ces compétences s'apprennent surtout à la pratique en travaillant dans les sociétés les plus avancées dans leurs domaines.

Maintenant, comparons les bénéfices que nous pouvons tirer à bloquer ces personnes ambitieuses pour les former et les employer en Algérie au lieu de les laisser progresser et développer leurs talents dans les meilleures institutions : l'Algérie est-elle capable de tirer profit de ces profils à l'intérieur plus que ce qu'elle peut en tirer si ceux là partaient et restaient à l'étranger?

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