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Chieuses, les féministes? Plaidoyer pour vous ôter définitivement cette idée

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Un feu de cheminé, une table bien garnie, quelques verres avec des ami.e.s (écriture inclusive oblige), un soir d'automne qui se veut normal. Histoire de passer un bon moment, en bonne compagnie, à Casablanca.

Seulement voilà, en discutant de tout et de rien, je lâche le mot qu'il ne fallait pas. Celui qui fâche: "je suis FÉMINISTE". Et là, unanimement, on me répond: "donc, tu es une chieuse".

Au-delà des rires dans le feu de la discussion, je ne peux m'empêcher de penser qu'être féministe, pour beaucoup, c'est être une chieuse. Et bien soit, je l'avoue, je suis chieuse et alors...

Je suis chieuse car je veux que les femmes soient les égales de l'homme dans tout. Pas seulement dans ce que cette société patriarcale veut bien nous donner comme miettes et à qui je dois être reconnaissante pour cela, vu que je ne suis qu'une femme.

Je suis chieuse car je refuse qu'on fasse avorter des femmes uniquement parce qu'elles sont enceintes de filles, au nom d'une soi-disant sélection basée sur l'intérêt économique ou culturel que peut représenter un garçon par rapport à une fille. N'en déplaise aux gynécologues qui cautionnent et participent à cela.

Je suis chieuse car je n'accepte pas qu'une petite fille n'aille pas à l'école pendant que son frère s'y rend. Au Maroc, dans les campagnes et les montagnes, une fille a déjà beaucoup de chance si elle arrive à avoir son brevet. Généralement, elle ne va plus à l'école à partir du collège, soit par peur d'être agressée (et donc plus vierge, donc non "commercialisable"), ou pour la marier afin de supprimer une bouche à nourrir, ou encore pour l'envoyer travailler chez des gens en tant que petite main afin de nourrir toute la famille.

Je suis chieuse car j'aimerais que soient punies ces familles qui emploient des enfants comme esclaves, tout comme les parents de ces petites qui les envoient chez des tortionnaires comme un bien meuble.

Je suis chieuse car je n'admets pas les mariages précoces et les mariages forcés qui se pratiquent toujours au Maroc.

Je suis certainement chieuse lorsque je constate qu'une fille est traitée de pute au motif de sa tenue vestimentaire.

Je le suis encore plus lorsque cette même fille est harcelée dans la rue, dans le bus, au lycée, à l'université... En fait, partout où elle met les pieds en affirmant sa liberté de porter ce qu'elle veut.

Je suis chieuse car les travaux ménagers restent l'apanage des femmes comme si on nous octroyait un poste à haute valeur ajoutée.

Je suis chieuse car je refuse les patrons qui font des avances à leurs employées plus faibles hiérarchiquement et en même temps, je refuse celles qui jouent le jeu de la promotion canapé pour se faire virer ensuite lorsqu'une autre voudra bien prendre sa place.

Je suis chieuse car je trouve anormal qu'une femme gagne moins qu'un homme pour le même travail.

Je suis chieuse car je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas d'égalité pour l'héritage au Maroc. Une fille a-t-elle deux fois moins d'importance pour ses parents?

Je suis chieuse car il faut toujours deux femmes comme témoin contre un seul homme face à un juge. Sommes-nous moins digne de foi?

Je suis chieuse car dans mon pays, on voile des petites filles de moins de 10 ans afin de ne pas attiser le désir des mâles. Sommes-nous un pays ou le droit et l'innocence des enfants passent après le confort des candidats pédophiles?

Je suis chieuse parce que des femmes meurent toujours sous les coups de leurs maris dans l'indifférence générale voire pire, avec l'assentiment de la populace qui pense qu'elle l'a bien cherché.

Je suis chieuse car on n'accorde toujours pas de statut à un enfant né hors mariage. Que la mère ait été violée ou trompée par une fausse promesse de mariage, les seuls à en payer le prix sont les femmes et l'immense cohorte de petits bâtards pendant que les hommes vont prendre un café entre deux victimes.

Je suis chieuse car je n'accepte pas que des femmes qu'on laisse dans la précarité meurent en allant récupérer des dons alimentaires pour nourrir leur famille. Le prix de la vie d'une femme est-il de 150 dirhams?

Je suis encore chieuse quand je vois qu'une femme battue a toujours peur d'aller déposer plainte car elle est considérée comme coupable de son malheur, c'est toujours sa faute, elle le mérite, alors que les pouvoirs publics sont là pour protéger les plus faibles et les victimes. N'est-ce pas là une des composantes du pacte social qui unit les citoyens-citoyennes à leur pays ?

Je suis chieuse car au Maroc, les femmes ne disposent toujours pas de leur corps et du choix d'avorter.

Je suis toujours chieuse avec celles qui parlent des droits des femmes dans leur salon en revendiquant jusqu'à la fin du thé.

Je suis éperdument chieuse avec celles qui défendent l'inégalité des droits et quelles qu'en soient leurs raisons.

Je suis timidement chieuse lorsque je refuse d'avoir peur d'être une femme.

Je suis une chieuse législative lorsque je rêve d'une vraie loi permettant de protéger toutes les femmes des violences qu'elles soient physiques, morales ou psychologiques.

Je suis et resterai chieuse tant que les femmes seront les victimes d'une quelconque discrimination.

Alors s'il vous plait, arrêtez de me traiter de chieuse car la flatterie n'a pas de prise sur moi!

Pour aller plus loin, vous pouvez retrouver Rabia Franoux Moukhlesse sur sa page Facebook Chroniques d'une féministe marocaine et chieuse.

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