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Pourquoi les créateurs de mode sont proches du burn-out

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L'année 2015 se termine en gris. Dans la mode aussi. Après les flonflons du bal, les chaises musicales. À une semaine de la mode parisienne surchauffée (plus de 90 défilés en 9 jours) a succédé la sortie de scène fin octobre de deux des créateurs les plus talentueux de leur génération : celle de Raf Simons chez Dior, puis celle d'Alber Elbaz chez Lanvin. Aucun n'a été remplacé depuis.

Au-delà des quelques lignes des communiqués de presse officiels, on remarque une envie d'ailleurs. Raf Simons désire "se consacrer à ses passions personnelles en dehors de son travail", tandis qu'Alber Elbaz déclarait quelques jours avant son départ: "J'ai besoin de plus de temps. Et je pense que tout le monde dans la mode en ce moment a juste besoin d'un petit peu plus de temps."

Les deux créateurs semblent donc être victimes d'une machine chronophage, qui sévit tout autant dans la mode qu'ailleurs. Mais ses dégâts sont plus criants dans ce milieu, reflet d'une société tout entière dévouée à l'entertainment. Dans la course au spectacle permanent, les créateurs de mode doivent surfer sur la vague de la nouveauté à chaque collection pour provoquer impérativement surprise et envie chez les journalistes, les acheteurs, et les clients.

Multipliez cette décharge de nouveauté par 8 : 2 collections Haute Couture, 2 précollections Femme, 2 collections de prêt-à-porter Femme, et parfois 2 collections Homme par an. Ajoutez-y en puissance 3 ou 4 les défilés à l'étranger, les campagnes de publicité, les ouvertures de boutiques, les inaugurations d'expositions, les signatures de livre, les galas de charité, les séances photos et interviews dans la presse... Vous obtenez un rouleau compresseur créatif susceptible d'anéantir les plus vaillants, et surtout les plus dévoués à leur travail. Ceux qui se donnent corps et âme à une maison de couture, et qui risquent d'y perdre la tête.

Comme les joueurs de football, les créateurs de mode sont devenus des figures du divertissement moderne : ce sont des personnages publics, avec une cotation, des agents, des chasseurs de têtes, et des sommes folles à la clé des transferts. Mercato d'été et mercato d'hiver, il se pourrait que bientôt la mode succombe à ce rythme d'enfer. Karl Lagerfeld, indéboulonnable chez Chanel comme chez Fendi et athlète aguerri, le constate lui-même : "La mode est devenue un sport : il faut courir."

Il faut surtout remonter le temps pour comprendre comment la machine s'est emballée. Jusque dans les années 1990, la mode était comme le Zodiaque : des Maisons portées par un nom et un couturier ou une couturière fondateurs qui y officiaient jusqu'à leur mort : Chanel, Christian Dior, Balenciaga, Givenchy, Jeanne Lanvin, Pierre Balmain...

À ces piliers du temple succédèrent les grands groupes de luxe, qui rachetèrent ces noms illustres pour créer des portefeuilles prestigieux, et placèrent à leur tête de jeunes créateurs aussi doués qu'extravagants : John Galliano chez Dior, Alexander McQueen chez Givenchy, Marc Jacobs chez Louis Vuitton, Nicolas Ghesquière chez Balenciaga... Ils ressuscitèrent avec succès ces belles endormies, mais à leur façon, et dans une liberté de création assurée par un "homme de l'ombre" qui gérait l'aspect business et communication : Steve Robinson pour John Galliano, Robert Duffy pour Marc Jacobs notamment. Les couturiers solitaires d'antan ont laissé place à des couples "créateur-businessman" efficaces.

De l'autre côté des Alpes, une autre paire gagnante, Tom Ford et Domenico de Sole, administrent à Gucci un déridage "porno chic" qui fera de la marque l'une des premières à être contrôlée totalement par son designer, celui-ci en possédant même des parts. Tom Ford devient le premier "directeur artistique" de cette nouvelle ère.

Pourtant, il est le premier à se retirer du jeu en avril 2004, lorsqu'il claque la porte du groupe Kering propriétaire de Gucci (à l'époque PPR). Ensuite, la vague a commencé à monter. D'abord avec le départ brutal de John Galliano de chez Dior en 2011, quinze ans après ses débuts et quatre ans après la mort de son bras droit Steve Robinson. Galliano a avoué par la suite que ses ennuis personnels avaient commencé à la mort de son indispensable allié.

C'est au tour de Marc Jacobs de quitter Louis Vuitton en 2013, après 14 ans de collaboration et avec en perspective l'introduction en bourse de sa propre marque. Car il a non seulement réussi à imposer son style chez le malletier centenaire, mais est aussi devenu une star mondialement connue, qui peut envisager de prospérer de son côté.

Il est remplacé par Nicolas Ghesquière, qui aura passé 15 ans "seul" chez Balenciaga. Contrairement à ses confrères, il n'a jamais eu de bras droit pour le seconder, et justifie son départ par la volonté d'être plus entouré pour avancer.

Tout s'accélère pour leurs successeurs : Alexander Wang ne restera que deux ans chez Balenciaga, et Raf Simons trois ans chez Dior. Le temps leur a manqué pour imposer durablement leur nom au sein des grandes maisons où ils ont été appointés. Et peut-être aussi ont-ils été trop peu entourés.

C'est certainement l'une des clés de compréhension de cette série de départs précipités. Les créateurs des années 2000 sont souvent seuls face à la mêlée, avec une charge de travail qui ne cesse d'augmenter. Là où des partenariats efficaces ont autrefois permis l'expansion des marques, et fait des créateurs le centre d'attention, cet autocentrisme est aujourd'hui leur problème majeur de création. On a souvent fait croire qu'une marque ne tenait qu'à un seul individu, même si cela n'a pratiquement jamais été le cas... Aujourd'hui la mode est paradoxalement et plus que jamais un sport d'équipe.

Pour preuve l'une des plus belles réussites de ces dernières années, Valentino, a remis au goût du jour le duo de créateurs : un homme et une femme, Pier Paolo Piccioli et Maria Grazia Chiuri, prouvent qu'à deux tout est possible.

De même, les jeunes designers choisissent souvent de faire équipe pour pouvoir survivre : Proenza Schouler et Public School forment deux tandems à succès de l'autre côté de l'Atlantique, tandis qu'en France Olivier Rousteing chez Balmain ne jure que par sa "Balmain team", une équipe resserrée de collaborateurs. Ce fonctionnement horizontal à l'image des start-ups du web fait de Balmain l'une des marques les plus dynamiques du paysage mode actuel.

Alors, pourquoi ne pas passer le message aux marques abandonnées par leurs créateurs épuisés?
Pourquoi ne pas revenir à une division du travail qui permettrait non seulement une plus grande longévité des directeurs artistiques, mais aussi une capacité de surprise et de renouveau multipliée par le nombre de têtes pensantes d'une maison?

Entre le "point break" d'une vague descendante de créateurs qui peut à tout moment s'écraser et une nouvelle façon d'aborder la création de mode, il va falloir choisir. En espérant qu'en 2016 la houle se lève du côté du renouveau.

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