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Donner raison aux pressions saoudiennes porterait un coup majeur à la légitimité du Qatar

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DOHA AL JAZEERA
Chris Helgren / Reuters
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INTERNATIONAL - La décision de l'Arabie saoudite, l'Égypte, le Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Yémen de boycotter le Qatar a peut être eu l'effet d'une surprise pour beaucoup, toutefois dans certains milieux elle était attendue et n'était qu'une question de temps. Et ce, pour une raison majeure: Al Jazeera. Le boycott ne n'est pas une réaction au "fait de soutenir le terrorisme" ou l'islam politique. Le Qatar paie le prix d'avoir hébergé pendant 20 ans sa chaîne de télévision arabe Al Jazeera, qui a secoué les régimes arabes et les a en grande partie contrariés.

Le Qatar a réussi à protéger Al Jazeera durant toutes ces années, même sous une forme diminuée lorsque son prédicateur-vedette Al Qaradawi a dû mettre fin à son programme populaire sous la pression de la plupart des mêmes pays appelant à boycotter du Qatar. La question est de savoir si Al Jazeera survivra aux pressions de cette puissante coalition et sera protégée par son bailleur de fonds au Qatar? Y aura-t-il un effet boomerang contre l'Arabie saoudite et l'Egypte? Qu'en est-il d'Al Jazeera qui a amené ces pays à prendre des mesures?

D'abord, Al Jazeera est la réussite du Qatar à l'échelle mondiale. Al Jazeera est la réponse du Qatar aux défis de la mondialisation posés au monde arabe. Le Qatar est devenu le point stratégique dans la région, et il y est parvenu en réalisant sa richesse en gaz naturel liquéfié et en exploitant sa position géographique cruciale au bord d'une mer de troubles entre le monde sunnite et le monde chiite. Coincé entre les aspirations de domination de deux acteurs majeurs de la région, d'une part l'Arabie saoudite, le gardien des deux saintes mosquées et de fait le chef du monde sunnite, et d'autre part l'Iran, le chef du monde chiite, la place particulière que le Qatar occupe dans le monde arabe est due à l'envie qu'il suscite (riche au-delà de ses frontières).

Par conséquent, le Qatar subit les foudres de l'ensemble du monde arabe. Son pouvoir repose sur sa capacité de créer un monde symbolique qui héberge harmonieusement toutes les contradictions. Le Qatar accueille le Centre de commandement des États-Unis au Moyen-Orient, entretient des relations amicales et diplomatiques avec l'Iran, Israël et les Taliban et abrite tous les leaders de l'islam politique qui sont personae non gratae dans le monde arabe.

Deuxièmement, le monde arabe en veut à la montée surprenante d'Al Jazeera, la chaîne la plus respectée par tous les médias occidentaux: le chien de garde de la démocratie. Al Jazeera a servi de pépinière pour les révolutions démocratiques du monde arabe, promouvant le jour du vendredi comme un "jour de rage" et une manifestation populaire. Al Jazeera a stratégiquement lancé ses journalistes en tant que martyrs dans la lutte pour la liberté arabe tout en se positionnant comme porte-parole et avocat des Arabes. Al Jazeera a joué un rôle déterminant dans la superposition des partis qui représentent l'islam politique en Tunisie, en Égypte et au Maroc qui ont remporté les premières élections démocratiques après le printemps arabe.

Troisièmement, Al Jazeera aspire à une "démocratie musulmane" qui fait partie de la vision préconisée depuis ses premiers programmes (à la fois laïcs et religieux) en 1998. Al Jazeera s'est engagée dans une mission de reconstruction de l'esprit et de la psyché arabe. Al Jazeera a introduit une variété de dirigeants islamistes exilés auprès du grand public arabe et a donné plus de place aux féministes musulmanes. L'inclusion et la prise en compte des Occidentaux, des Israéliens et du Hamas, des laïcs et d'autres personnes lui a donné la réputation d'être pluraliste et inclusive. Al Jazeera a présenté un "miroir" à un monde arabe qui avait peur de s'examiner lui-même et de ses déficiences démocratiques.

Quatrièmement, Al Jazeera a réussi à domestiquer ou à apprivoiser les expressions politiques, révolutionnaires et religieuses, puis à adapter ces expressions très variées au format des débats télévisés. Le réseau a donné aux dirigeants islamistes et aux dissidents de divers régimes arabes l'accès à des publics arabes transnationaux plus larges qu'ils n'auraient jamais pu rêver d'atteindre. Il est en effet possible qu'une des conséquences involontaires de la programmation d'Al Jazeera ait été la création d'un habitus qui combine l'islam et le nationalisme arabe en une sorte d'ontologie arabe islamisée. Il existe un parallélisme avec les organisations philanthropiques qui font la promotion d'agendas politiques par des actes de bienfaisance.

Mettre un terme à Al Jazeera peut se retourner contre l'Arabie saoudite et l'Égypte, car le Qatar favorise la démocratie sans être démocratique, mais les pays appelant au boycott du Qatar ne peuvent prétendre qu'ils font la promotion de la démocratie, soit en interne, soit à l'extérieur. Les critiques d'Al Jazeera sur la domination régionale de l'Arabie saoudite se sont atténuées et le réseau a décidé de dissoudre sa chaîne d'information par satellite en Egypte, Al Jazeera Mubasher Misr. La bannière anti-establishment du Qatar contre la liberté des médias est devenue un dommage collatéral des efforts diplomatiques de la nation pour former un front uni avec ses voisins contre ce qui est perçu comme une menace commune.

Le Qatar a beaucoup à perdre s'il envisage d'utiliser les principes démocratiques comme produit diplomatique ou une marchandise. Renoncer à Al Jazeera poserait un coup majeur à la légitimité de l'idéologie qatariienne et du libéralisme électoral.

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