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Après les attentats, l'incompétence appelle la dérive sécuritaire

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POLICE FRANCE
Charles Platiau / Reuters
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SOCIÉTÉ - J'ai été frappé ces derniers mois par un changement de fond dans la société française: de nombreuses personnes se disent prêtes à enfermer les fichés S ou sympathisants Daech, strictement innocents de tout crime correspondant, si cela pouvait réduire les incidents comme les attaques à Nice. Ce sont des appels à la restriction sélective des libertés de citoyens (innocents) avant preuve de culpabilité, par simple mesure préventive. L'adage disant qu'il n'y a pas de fumée sans feu, beaucoup considèrent que ces milliers de fichés S sont autant de bombes à retardement, et le moindre mal serait qu'on les enferme, vite.

La supposition implicite derrière ce réflexe est que les services de renseignement censés nous protéger sont dépassés par la tâche qui leur est confiée. Malgré les ressources financières, humaines et technologiques mises à leur disposition, il leur est impossible de surveiller toutes les aiguilles qui se fondent dans la botte de foin. Pire, alors même qu'on peine à contenir les cellules existantes, des penseurs radicalistes endoctrinent légion après légion de futurs terroristes en toute impunité, protégés par les libertés de mouvement et d'expression.

Face à l'impossibilité de surveiller autant de suspects, ils proposent de placer toutes ces personnes suspectes dans une case légale intermédiaire, une sorte de culpabilité probable mais retardée. Leurs liberté deviendrait un privilège "temporairement" restreint, le temps de prouver qu'ils la méritent. Ils terminent avec un argument d'une logique attrayante: en temps de danger, une personne qui n'a rien à se reprocher n'hésiterait pas à autoriser la restreinte de la liberté.

Pourtant, il est une question qui ne se pose que très rarement: celle de savoir si flics et sécuritaires ne seraient pas une partie du problème plutôt que de sa solution. Il est normal qu'on hésite à demander des comptes à des spécialistes censés nous protéger contre des méchants, nous qui ne comprenons rien "à ces choses là". Et pourtant, ces "gentils" censés nous protéger, sont-ils réellement aussi compétents qu'on le pense? Le cas échéant, à quoi cela servirait-il de les laisser plus nous surveiller et nous enfermer?

Je me pose cette question depuis qu'a commencé l'impressionnante série d'attaques des 18 derniers mois (Charlie Hebdo, Thalys, Bruxelles, 13 novembre, Nice). J'en suis arrivé à la conclusion que les services de renseignement doivent des explications à leurs concitoyens. Je dis "les services", car la France par exemple, population de 64 millions d'habitants, ne compte pas moins de 6 agences de renseignement (DGSE, DGSI, DRM, DPSD, DNRED et Tracfin), filiales de 4 structures hiérarchiques différentes. La ville de Bruxelles, 1 million d'habitants, à elle seule compte 6 forces de polices, répondant à 19 mairies d'arrondissements.

Nul besoin d'être expert en organisation pour comprendre que coordonner autant d'agences (parfois concurrentes) peut être un défi. Restons sur l'exemple français: ces six agences sont censées être coordonnées par le Comité national du renseignement, comme recommandé par un livre blanc sur la question datant de 2008 (avant l'avènement de Daech). Ceci comparé à leurs 3 consoeurs d'Outre-Manche (MI5, MI6, GCHQ) qui se retrouvent toutes les semaines dans les locaux de MI5. A population et composition ethnique similaire, il faut constater que les services britanniques continuent, heureusement pour eux, à rendre une copie nettement plus encourageante.

Je propose de commencer par lister certains des dysfonctionnements des services de renseignements continentaux:

  • Amedy Coulibaly (supermarché casher) était connu dans le système pénitentier français pour avoir tenté d'aider à s'échapper un camarade radicalisé. Les renseignements français n'étaient pourtant pas au courant de ce détail à sa sortie de prison.
  • Saïd Kouachi était surveillé chez lui, du moins jusqu'au jour où il a déménagé. Après, on a jugé inutile/oublié de continuer à le surveiller.
  • Samy Amimour, fiché S, a fait un aller/retour en Syrie malgré le fait qu'il était interdit de sortie du territoire.
  • Salah Abdeslam a fui après les attentats du 13 novembre en voiture. Interpellé à la frontière par la gendarmerie française pendant 40 minutes, et ayant présenté son vrai nom et ses pièces d'identité, il a néanmoins été autorisé à rentrer en Belgique (pour participer aux attaques de Bruxelles). Bien que fiché, la gendarmerie a consulté seulement le registre des criminels, et non des suspects radicalisés. Au lendemain du 13 novembre.
  • Enfin, la Palme revient incontestablement aux services belges qui, ayant trouvé Salah Abdeslam chez lui à Molenbeek, n'avaient pas le droit de l'arrêter à cause d'une loi interdisant les raids entre 21h et 5h. Le lendemain matin, il n'y était plus.

A lire ces exemples l'on se pose des questions sur les compétences des services de renseignement. Je concède néanmoins qu'une incarcération massive des fichés S aurait effectivement empêché ou retardé la plupart des attaques des derniers mois. Soit.

Mais Nice pose problème: Mohamed Bouhlel n'était pas fiché S. Que faire dans ce cas? A entendre certains politiques de partis respectables, il faudrait penser à enfermer ou surveiller de près tous les suspects arabes, fichés ou pas, voir les expulser de manière définitive. Ce genre de discours cherche la sympathie des électeurs, mais rares sont les politiques qui critiquent leurs propres polices.

Pourtant il n'y a pas de doute qu'un travail de surveillance adéquat aurait bouché ces failles. La première des questions est de comprendre comment quelqu'un, quel qu'il soit, a fait pour remplir un camion d'armes sans être détecté. Il est aussi difficile de comprendre comment un pays en état d'urgence peut laisser un camion circuler sur une promenade remplie de piétons un 14 juillet, ou du moins sans l'avoir inspecté.

Les exemples de dysfonctionnements comme ceux-ci sont nombreux et je doute fort que l'intensification de mesures sécuritaires soit une solution. Sur des milliers de fichés S enfermés, expulsés ou humiliés, une poignée seulement aurait été jugée coupable. Cela laisse des milliers d'innocents dont les droits auraient été bafoués, les livrant directement aux bras de la propagande radicale. On se retrouverait rapidement dans un État policier sans présomption d'innocence, et donc sans État de droit. Les similitudes avec les états fascistes des années 30 sont frappantes.

Pour ces raisons, et parce que les performances de leurs homologues anglo-saxons sont connues, je pense que les services continentaux doivent des explications. Il n'y a pas de mal à avouer que les mécanismes de défense d'une ère anté-Daech ne sont plus d'actualité aujourd'hui, et nul n'est mieux placé qu'eux pour identifier leurs lacunes, pour peu qu'ils soient un peu de bonne foi. Sans défendre un libertarisme total, je pense qu'il faut simultanément renforcer la liberté individuelle et la surveillance préventive. La protection de l'innocence des uns ne passe pas par l'enfermement des autres.

L'échec du statut quo a coûté cher. Il a contribué à la mort d'innocents, la fragilisation de l'UE, et au durcissement de l'à priori vis-à-vis des communautés arabes et musulmanes dans ces pays. Enfin, et surtout, chaque attaque non-prévenue réduit progressivement la valeur de la liberté individuelle. Pour ne parler que d'elle, la France semble aujourd'hui avoir un avenir politique de plus en plus sécuritaire. La liberté y était déjà secondaire à l'égalité, elle s'apprête désormais à céder sa place à la sécurité.

Quel avenir pour ce pays lorsque toute une génération de Français aura grandi dans la peur et la recherche de sécurité, au prix du principe de sa propre liberté?

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