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En réponse au Figaro: La Tunisie otage de son environnement géopolitique

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TUNISIA FLAG
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Dans la foulée de l'attentat de Berlin et en moins de soixante-douze heures, c'est-à-dire du 22 au 25 décembre 2016, le journal français le Figaro a consacré deux articles pour parler de la Tunisie, la présentant comme un pays exportateur du terrorisme islamiste international. Le choix des mots et la formulation des titres ne laissent aucun doute. Ils construisent une corrélation entre, d'une part, le pays le plus avant-gardiste du monde arabe, sa seule démocratie et le déclencheur de son printemps, et d'autre part les activités terroristes de l'État islamique en sol européen. Pour le lecteur occidental mal informé, cette corrélation ne peut pas être mise en cause. L'actualité européenne et les chiffres avancés la confirment. D'où le besoin, voire la nécessité, de clarification, pour ne pas transformer, dans cette guerre mondiale contre le terrorisme, le seul espoir de modération et de démocratisation de l'islam qu'est la Tunisie en un ennemi à abattre.

L'élite politique tunisienne a rejeté entièrement les conclusions du Figaro et a vite pointé du doigt la droite française, l'accusant d'utiliser le dossier du terrorisme pour régler ses comptes avec la gauche française, accusée d'islamo-gauchisme. Nous souhaitons proposer un regard plus nuancé sur ces questions.

Dans l'ensemble, les chiffres donnés dans les deux articles sur le nombre de Tunisiens partis se battre en Syrie ne sont pas faux. Ils pourraient même être révisés à la hausse. En fait, aucune source, étatique ou pas, n'est en mesure de déterminer avec précision le nombre de Tunisiens enrôlés dans les groupes terroristes islamistes. Le problème est ailleurs: il est dans le silence de ces deux articles sur d'autres aspects du phénomène.

Contrairement à ce que laissent entendre les deux textes du Figaro, la Tunisie n'est pas un pays promoteur du terrorisme. Elle est plutôt la victime indirecte de l'agenda géostratégique des puissances occidentales, qui n'ont pas su tirer les leçons du passé. Cet aveuglement les a conduit a vouloir utiliser, manipuler et instrumentaliser la férocité du terrorisme djihadiste pour redéfinir l'ordre géopolitique du Moyen-Orient dans un sens qui fait leur affaire. En d'autres termes, elles ont fait une alliance avec l'islamisme international.

On estime que 5000 djihadistes tunisiens ont rejoint les groupes terroristes en Iraq et en Syrie, nécessitant une organisation très sophistiquée. Une opération de cette envergure nécessite en effet une logistique complexe. Une telle organisation n'aurait jamais pu se développer en si peu de temps à l'abri des yeux ultra-vigilants des services de renseignement occidentaux. Cette alliance de fait avec les réseaux islamistes avait pour objectif d'affaiblir l'arc chiite (Iran, Iraq, Syrie, Hezbollah au Liban) né directement de l'invasion de l'Iraq par les américains en 2003. Cet arc était devenu de plus en plus menaçant pour les intérêts des occidentaux et de leurs alliés traditionnels au Moyen-Orient. Pour les connaisseurs de la région, les objectifs de cette alliance contre-nature étaient clairs dès le départ. Il s'agissait de charger l'islamisme sunnite, d'inspiration essentiellement hanbalite et wahabite et de financement qatari et saoudien, de la tâche d'endiguer l'islamisme d'inspiration chiite et de financement iranien. La guerre confessionnelle entre les sunnites et les chiites remplacerait l'interminable conflit entre Israël et ses voisins arabes, et elle légitimerait, de surcroît, une alliance entre le sionisme et les monarchies pétrolières (sunnites) pour contrer leur ennemis commun, l'Iran chiite et ses alliés. De nombreux signes de ce rapprochement sont devenus visibles au courant des dernières années.

La Tunisie n'était pas concernée par cette confrontation confessionnelle, mais elle s'est trouvée dans la situation du perdant indirect. Car, en comptant sur la participation des djihadistes tunisiens pour la réalisation de leur projet, les puissances occidentales qui ont chapoté ces projets et leurs alliés arabes ont fait courir à la Tunisie des risques très élevés, qui menacent sérieusement, de l'intérieur, sa sécurité nationale. Par l'entremise de relais locaux en Tunisie, dont certains sont idéologiquement proches du parti Ennahdha, les monarchies du Golfe arabo-persique ont exploité le climat d'ouverture démocratique et la soif de ressourcement identitaire pour radicaliser la jeunesse tunisienne. La réislamisation du pays s'est transformée en radicalisation violente de sa jeunesse, sous le regard protecteur, voire encourageant, du gouvernement à majorité islamiste issue des élections d'octobre 2011.

Pour comprendre la situation géopolitique difficile de la Tunisie d'aujourd'hui, il faut se poser deux questions qui sont dans un parfait rapport de réciprocité: Qui a intérêt à radicaliser la jeunesse tunisienne? Et qui a intérêt à écraser dans l'œuf l'expérience démocratique? Il s'agit souvent des mêmes acteurs.

La stratégie criminelle des monarchies du Golfe arabo-persique avait un double objectif. Afin de renforcer les groupes djihadistes en Syrie pour compenser la supériorité de l'armée syrienne, il fallait d'abord que des djihadistes d'ailleurs viennent leur prêter main-forte. La Tunisie leur offrait cette possibilité, à cause de l'affaiblissement du cadrage sécuritaire qui a accompagné le soulèvement contre le régime de Ben Ali et de la liberté de mouvement des individus qu'a engendrée la transition démocratique du pays. Ensuite, et c'était à notre avis leur objectif principal, les monarchies pétrolières voulaient déstabiliser le processus démocratique tunisien ou même le saboter complètement. En effet, ce processus, unique dans son genre dans le monde arabe, constituait une menace directe à leur légitimité, par l'effet d'exemple qu'il aurait eu pour leurs propres populations.

Quant au rôle de la France dans ces enjeux, il n'était pas moins dangereux pour les Tunisiens que celui des pays du Golfe. Paradoxalement, c'est cette même droite française, qui accuse aujourd'hui la Tunisie d'être un vivier du terrorisme, qui est responsable d'avoir créé un vide politique à sa frontière sud-est, en Libye. Par son intervention militaire qui a transformé ce pays en camp d'entraînement à ciel ouvert pour les djihadistes, la France de Sarkozy a compliqué encore plus l'effort des autorités tunisiennes visant à contrôler les déplacements de djihadistes Tunisiens vers la Syrie. La France a fourni aux djihadistes maghrébins un espace d'entraînement idéal, avec presque cent millions de pièces d'armes perdues ou volées des dépôts du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Ils ne pouvaient espérer un cadeau plus précieux. Les néo-Ottomans qui ont pris le contrôle de la Turquie sont venus compléter ce paysage macabre. En plus de soutenir les Frères musulmans politiquement et financièrement partout dans le monde arabe, ils ont transformé la Turquie en plaque tournante des infiltrations djihadistes en Syrie et en Iraq.

Si la Syrie, l'Iraq et le Yémen sont aujourd'hui les victimes directes de la violence qu'a créée cette gigantesque machination islamo-atlantiste, la Tunisie en est la victime indirecte. Il est très difficile dans les circonstances actuelles de ne pas évoquer l'exemple de la décennie noire en Algérie. La Tunisie se trouve aujourd'hui dans une situation similaire, peut-être même plus difficile et plus dangereuse. Mais avec l'intervention russe en Syrie et l'intervention iranienne en Iraq, le projet du djihad panislamiste sunnite a échoué. Contrairement aux djihadistes algériens des années 90 qui sont rentrés victorieux de l'Afghanistan, les djihadistes tunisiens reviendront dans leur pays vaincus et humiliés. Ils seront donc plus dangereux car ils seront remplis de haine et de rancœur contre ces sociétés impies qui les ont trahis et abandonnés dans leur guerre sainte. Si l'armée algérienne avait les moyens et l'effectif nécessaire pour faire face au terrorisme islamiste pendant dix ans, l'armée tunisienne est loin d'être dans la même situation. Le nombre des djihadistes qui pourraient chercher à revenir en Tunisie est presque l'équivalent du sixième de l'effectif de l'armée tunisienne. Cette dernière est historiquement une armée de développement, pas d'action militaire proprement dite, et encore moins de guerre contre des groupes de ce type.

En plus du problème sécuritaire que pose le retour de ces djihadistes, la Tunisie se trouve dans une impasse juridique, administrative et politique. Juridiquement, la nouvelle constitution interdit au régime la déchéance de la nationalité de ses citoyens. Administrativement, les tribunaux et les services pénitenciers ne sont ni habilités ni outillés pour appliquer la nouvelle loi sur le terrorisme à un nombre si élevé de citoyens en même temps. Finalement, la position du parti islamiste Ennahdha qui défend le retour des djihadistes en Tunisie, prétextant des considérations humaines et sociales, peut faire éclater la coalition qui dirige le pays présentement. Cette position avive les doutes et les craintes des courants laïcs dans le pays. Pour eux, c'est une nouvelle raison de ne pas avoir confiance dans les islamistes. Défendre le retour de tueurs de la pire espèce en Tunisie est une preuve du double discours et du double jeu du parti islamiste. Ils ne voient dans cette position qu'une manipulation de la part de l'aile radicale d'Ennahda, qui considère ces djihadistes comme une réserve de combattants en cas de confrontation avec le régime ou avec les tendances non islamistes. Un tel scénario serait une véritable catastrophe non seulement pour la Tunisie, mais aussi pour l'Europe tout entière.

Quoi qu'il en soit, une chose est aujourd'hui sûre. La Tunisie, aujourd'hui, n'a jamais autant eu besoin de soutien et de protection. Les démocraties occidentales ont le devoir moral et politique de préserver ce pays qui, malgré sa petite taille géographique et son petit poids démographique, représente la seule lueur d'espoir pour sortir le monde arabe de sa culture despotique et pour déradicaliser l'islam et le démocratiser. Afin de vaincre Al-Qaeda, l'État islamique et les autres groupes du même type, il n'est pas suffisant de les détruire militairement, il faut les vaincre aussi sur le terrain des idées. C'est malheureusement l'élément que l'intelligentsia occidentale ne semble pas avoir compris. Pourtant c'est l'élément le plus important de notre guerre contre le terrorisme. Pour vaincre l'islamisme radical militairement et sur le terrain des idées, l'Occident a besoin d'un contre modèle. Pour l'instant, seule la Tunisie offre ce contre-modèle dans le monde arabe. Sa construction n'a rien couté aux occidentaux. Les Tunisiens ont pris leur sort dans leurs propres mains. L'avenir de la paix et la stabilité du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient dépend en partie de la réussite du processus de démocratisation en Tunisie. C'est la réforme de toute une culture et le renouvellement de toute une civilisation qui dépendent de ce processus. L'abandonner c'est se condamner à une guerre éternelle avec le monde arabe et l'espace de l'islam. C'est pour cette raison que la Tunisie mérite notre support et notre protection. L'Occident à tout gagner d'appuyer la Tunisie et de la protéger. Les moments de ce type sont très rares dans l'histoire humaine. Il faut savoir les saisir.

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