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Laissez le corps de l'armée voter, et il deviendra "Madhmoun"!

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TUNISIA ARMY ELECTION
FADEL SENNA/AFP/Getty Images
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L'Assemblée des Représentants du Peuple n'arrive toujours pas à trancher quant au projet de loi organique relatif aux élections et aux référendums à cause des litiges liés à la participation ou non des sécuritaires et militaires aux prochaines municipales. Cette proposition a l'air très "progressiste" dans son apparence contrairement à son fond qui, non seulement, n'est pas en harmonie avec l'essence des articles 18, 19 et 49 de la constitution mais aussi ne prend pas en considération la particularité de ces corps, ni les circonstances dans lesquelles vit notre pays.

Il faut d'abord préciser qu'il ne s'agit pas de priver une catégorie de la société tunisienne du "droit" de vote, mais plutôt d'une "suspension circonstancielle" d'un certain nombre de droits aux porteurs d'armes et ce, justement, à cause de ces "armes".

Les défendeurs de ce droit avancent leur point de vue en se basant sur le 34ème article de la constitution: "Les droits d'élection, de vote et de se porter candidat sont garantis, conformément aux dispositions de la loi" sauf que dans l'article 49 "La loi fixe les modalités relatives aux droits et aux libertés qui sont garantis dans cette Constitution ainsi que les conditions de leur exercice sans porter atteinte à leur essence. Ces moyens de contrôle ne sont mis en place que par la nécessité que demande un État civil démocratique et pour protéger les droits des tiers ou pour des raisons de sécurité publique, de défense nationale". Il s'avère que la non participation est bien une procédure constitutionnelle justifiée par l'atteinte à la sécurité publique et la sécurité nationale, et ce n'est point une dégradation de leur citoyenneté mais la sensibilité de leur fonction oblige.

Pour mieux comprendre, il faut bien connaitre les particularités des corps en question ainsi que les exigences à leur bon déroulement. Parmi ces particularités, la discipline, la neutralité, son caractère apolitique, l'homogénéité de ses membres et l'abnégation si nécessaire. Une autre spécificité des corps d'armée, est le système hiérarchique avec lequel ils fonctionnent. Et c'est ce qui les laisse accomplir ses missions loin des querelles politiques.

Le contraire, ne fera qu'affaiblir la discipline, la dispersion et scission de ses membres.

Dans un paysage politique qui n'est toujours pas défini et une démocratie encore balbutiante, c'est suicidaire de pousser les sécuritaires et les militaires dans les tiraillements politiques dans lesquelles nous vivons.

Articles 18 et 19 de la constitution:

Art 18: "L'armée nationale est une force militaire républicaine armée, basée sur la discipline, composée et structurellement organisée conformément à la loi, chargée de défendre la nation, son indépendance et l'intégrité de son territoire. Elle est tenue à une neutralité totale. L'armée nationale appuie les autorités civiles selon les conditions définies par la loi".

Art 19: "Les forces de sécurité nationale sont des forces républicaines chargées de préserver la sécurité et l'ordre public, de veiller à la sécurité et à la protection des individus, des institutions et des biens, de l'application de la loi dans les limites du respect des libertés en toute neutralité".

D'autre part, en vertu des articles 18 et 19 de la constitution, les forces sécuritaires et militaires doivent accomplir leurs missions en toute neutralité. Sauf que le vote exige de l'électeur un intérêt à la vie politique, une orientation politique voire partisane pour qu'il puisse élaborer des idées et des convictions pour pouvoir voter à l'entité qui adopte ces idées. Pour certains électeurs, ces idées peuvent évoluer et devenir une idéologie voire une loyauté qui ne peut en aucun cas ne pas influencer la neutralité dont les corps d'armée en sont engagés.

Il est vrai que la neutralité politique ne s'arrête pas à l'appartenance politique, mais il est nécessaire de garder les sécuritaires et les militaires sur la même distance de toutes les orientations politiques et n'en jouer aucun rôle pour être loin des tentations et des tiraillements.

Sur le plan pratique, le jour du vote, comment vont-ils aller voter? Eux qui sont préoccupés par l'organisation et la sécurité du bon déroulement du scrutin, etc... Ceux qui défendent cette position, ont-ils pensé à cela?

D'une autre part, la comparaison avec les pays développés dans lesquels les sécuritaires et les militaires participent aux élections est incorrecte car les composantes d'une atmosphère sociale, économique et politique saine et propice à leur bon déroulement sont encore inexistantes chez nous. On pourrait prévoir cela dans deux ou trois décennies, histoire de garder un minimum d'optimisme responsable et réaliste.

Actuellement, la proposition de faire participer les corps d'armée dans les élections et les référendums ne fait pas partie des priorités du pays, il vaut mieux revoir les lois et trouver les formules pour mieux les équiper et améliorer leurs salaires et leur couverture sociale au lieu de les préoccuper par une politique qui œuvre à "garantir" les forces sécuritaires et militaires.

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