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L'esprit Mutazilite, antidote contre le Wahabisme

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QURAN
Marvin del Cid via Getty Images
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La désignation de l'actuel ministre des affaires religieuses et des wakfs à la tête de ce département a suscité beaucoup d'espoir quant à l'orientation que semblait vouloir donner le gouvernement à sa "politique religieuse". Celui-ci s'est en effet distingué par sa tolérance, son ouverture d'esprit, sa mesure, et une véritable connaissance de la religion et du fait religieux. On pouvait donc légitiment penser que l'on s'acheminait là vers une politique plus libérale, permissive à tout le moins. Seulement, la multiplication de cas portant atteinte à la liberté de conscience, de culte et d'expression, depuis quelque temps, pose question.

L'affaire de la "secte des Ahmadya", ainsi que celle, plus récente, d'Anouar Rahmani soulignent l'extrême frilosité des autorités face à la question religieuse. En effet, dans leur volonté de promouvoir/imposer un "islam officiel" consensuel, face au péril wahabite et ses idées virulentes à l'égard de la société mais aussi des institutions de l'Etat, les autorités en arrivent à des dépassements graves de nature à remettre en cause des droits constitutionnels fondamentaux, contestant le droit au citoyen de penser la religion en dehors d'un canal officiel dont ils ont fixé les termes.

Si la crainte des autorités face à la doctrine wahabite et ses idées infectes est légitime, leur frilosité et censure à l'égard des libres-penseurs et autres courants hétérodoxes l'est moins. Car l'islam est une multitude d'univers, en témoignent les nombreuses doctrines et la pluralité des courants théologiques qui ont accompagné l'histoire de la civilisation musulmane à travers les siècles. Une histoire immensément riche mais une histoire oubliée, occultée, tue, au profit d'une version tronquée, rigide et dogmatique et au nom de laquelle sont aujourd'hui commises toutes ces atteintes à la liberté.

Face au péril wahabite et à la frilosité manifeste des autorités, l'esprit et les enseignements d'un courant de pensée en particulier, celui de l'école mutazilite constitue un précieux héritage à même de revivifier la pensée musulmane tout en l'immunisant contre les dérives intégristes et l'instrumentalisation politique que l'on connait actuellement.

Le Mutazilisme (Mu'tazila) est né au début de l'islam, environ 200 ans après l'hégire (vers 800 apr. J.-C) à Bassora dans l'actuel Irak, suite à une divergence d'opinion d'ordre théologique sur le statut du croyant ayant commis un grand péché. Wassil Ibn Ata, le fondateur du courant a considéré que ce dernier n'était ni un croyant absolu ni un infidèle absolu mais qu'il se trouvait "entre deux" (al-manzila baina-l manzilatain), contrairement à l'orthodoxie musulmane encline à le condamner.

Mu'tazila (Littéralement "ceux qui se sont séparés") désigne ce mouvement théologique et philosophique qui a rompu avec la pensée orthodoxe jugée dogmatique. On devine aisément que ce sont leurs adversaires, adeptes de l'imam mystique Hassan Al Basri qui les qualifièrent ainsi.

Les Mutazilites sont les théologiens rationalistes de l'Islam. Ils ont su habilement intégrer l'apport des autres civilisations, notamment grecque. Privilégiant la philosophie, le "kalam", le dialogue, la logique, sacralisant et incorporant la raison dans l'espace religieux, ils ont pu impulser la pensée et la civilisation musulmane jusqu'à les hisser à un niveau intellectuel et culturel remarquablement élevé, particulièrement sous le règne du califat Abbasside " Al-Ma'mūn" (813 - 833 apr. J.-C) qui fît du Mutazilisme sa doctrine officielle.

En veillant, par un effort soutenu, à concilier entre la religion et la philosophie, considérée par l'orthodoxie comme une déviation, voire une forme d'athéisme, ils ont grandement contribué à favoriser l'émergence de la « philosophie arabe médiévale »* portée par Al Farabi, Ibn Rushd, Al Kindi, Al Razi etc, et dont l'apport civilisateur est incontestable. Des philosophes desquels les courants islamistes actuels (ou conservateurs si l'on préfère) sont toujours prompts à se revendiquer alors qu'ils n'ont de cesse de s'attaquer aux philosophes et penseurs contemporains jugés...déviants. L'Egyptien Nasr Hamid Abû Zayd et l'Algérien Mohamed Arkoun, pour ne citer que ces deux là, sont une parfaite illustration de cette insoluble et indépassable contradiction.

Mais le point d'orgue de la doctrine Mutazilite est sans doute celui du libre arbitre. Pour les Mutazilites, l'Homme est libre de ses actes. Ils récusent ainsi la notion de prédestination (prônée par les djabristes) car selon eux Dieu ne saurait punir les Hommes pour leur actes malveillants s'ils étaient prédestinés à agir comme tel, ce serait injuste et Dieu ne peut être injuste. De là découle la notion non moins fondamentale de responsabilité car si l'on confisque à l'homme son libre arbitre, il ne peut être tenu pour responsable de ses actes.

En confortant ainsi le libre arbitre, en appelant à l'exercice de la raison pour résoudre les problématiques qui se posent et en s'appuyant sur des méthodes dialectiques et analytiques, les Mutazilites ouvrent un vaste champ à l'interprétation et à l'exégèse des textes religieux. Par leur questionnement et la confrontation avec les autres courants (Djabrite, Murijite, Qadarit ou encore l'asharisme), ils ont revitalisé la pensée musulmane ankylosée par la vision orthodoxe.

L'existence de l'école Mutazilite et des autres courants, témoignent de la complexité de l'islam, de sa profondeur, de ses contradictions parfois et de ses possibilités aussi. La pensée musulmane n'a jamais été aussi féconde et vivante que lorsqu'elle était multiple et tentaculaire. A contrario, et on peut aisément en faire le constat aujourd'hui, elle n'a jamais été aussi stérile, sclérosée et même dangereuse que lorsqu'elle était unique.

L'Europe des lumières a été précédée par le mouvement de la Réforme (1517-1685) initié par des religieux ; Luther, Calvin, Zwingli, etc. De la même manière, seul un mouvement de réforme critique provenant de l'intérieur même de l'Islam sera en mesure de sortir le monde "arabo musulman" des ténèbres. Ce mouvement de réforme amorcé par la "Nahda" au début du 19e siècle mais avorté par les colonisations successives, devra se réinventer et s'affirmer de nouveau face au dogme Wahabite. Et bien qu'il existe aujourd'hui des penseurs, philosophes et théologiens qui incarnent ces idées réformatrices, parfois même libérales, d'inspiration Mutazilite ou autre, ils peinent néanmoins à se faire entendre.

Le véritable travail, le plus fastidieux consistera donc à faire œuvre de pédagogie pour rendre leurs idées et concepts accessibles au plus grand nombre, à condition toutefois de ne pas se faire museler par les pouvoirs politiques en place. Ce qui, à la lumière des récents événements, semble être le cas.

(*): "Arabe" est pris ici dans son sens linguistique et non ethnique. Les philosophes de l'époque, bien que non arabes ethniquement pour certains d'entre eux, écrivaient néanmoins en langue arabe, devenue la langue scientifique de référence.

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