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Au nom du passé, sauvons le présent !

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AFP via Getty Images
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De quoi est fait le présent pour célébrer si fièrement et si ardemment le passé ? Une fois de plus, l'actualité est venue rappeler qu'en Algérie, le passé est présent et le présent est absent. Entre l'affaire du candidat à la présidentielle en France et plus récemment la polémique sur le livre de Feriel Furon réhabilitant le Bachagha Bengana, l'on a pu mesurer à quel point notre rapport au passé domine et stérilise le présent. Une fois de plus, l'on a cédé aux lamentations mémorielles faites de glorifications et de condamnations successives.

Pourtant, au moment même où les uns se consacraient énergiquement à préserver la dignité des morts, d'autres bafouaient violemment celle des vivants, sans être inquiétés. Posons ce constat et ce contraste: une histoire faite de courage, de solidarité, de lutte, de résistance, de sacrifice et un présent dominé par la peur, la pusillanimité, la connivence, le pharisaïsme, la servitude, la trahison et l'abandon de valeurs fondamentales et de combats essentiels au profits d'intérêts personnels et mercantiles.

Une époque sans éthique et sans autre idéologie que celle du profit, de l'argent et des privilèges. Quel sens peut avoir la célébration d'un passé glorieux lorsqu'on choisit d'abandonner le présent aux forces les plus injustes, les plus tyranniques, les plus corrompues et les plus rétrogrades ? Peut-on se prévaloir du meilleur, lorsqu'on a soi-même cédé au pire ? Lorsqu'on s'est rendu capable et coupable du pire ? Lorsque nous alimentons, par nos silences gênés et nos sourires complices la machine destructrice en cours ? Lorsque nous nous adonnons si souvent à la courtisanerie en prétendant la condamner ? Lorsque nous cultivons le népotisme en prétendant le combattre ? Lorsque nous cédons à la "chippa" en feignant d'exécrer la corruption ou lorsque systématiquement, nous usons et abusons de la "maarifa" et de passe-droits, détournant les institutions à des fins personnelles, tout en dénonçant, toute honte bue, la "maarifa" chez les autres ?

Sommes-nous conscient de l'écart abyssal entre ce que furent nos "pères fondateurs" desquels on se revendique si fièrement, si souvent, et ce que nous sommes aujourd'hui ? Mesurons-nous seulement l'ampleur du fossé qui nous sépare de leurs valeurs et combats ? L'écart entre ce que nous pensons être et ce que nous sommes véritablement? Un peuple majoritairement résigné, immobile, corruptible et couard, incapable de solidarité et qui se figure volontiers en héro. Il semblerait que non, car nous cultivons assidûment à cet égard un redoutable déni, devenu structurant et dévastateur.

Mais plus consternant encore est le degré de cynisme et de lassitude parmi les jeunes, alors même qu'ils n'ont jamais livré le moindre combat ou défendu la moindre cause, aussi modeste soit-elle. On pourrait pardonner à nos aînés d'avoir perdu la patience, la force, l'énergie et même la foi qu'exige la résistance, mais pas aux jeunes que nous sommes.

Des femmes et des hommes ont abandonné leurs familles dans une douleur indicible, ont quitté leurs foyers sans jamais revenir, pour que, 50 ans plus tard, on n'ose même plus dire "non !", pour que des années après, on ne sache plus contester le despotisme politique, social et religieux qui s'exerce quotidiennement, sous nos regards tantôt complices tantôt indifférents, dans l'espace public, sur le lieu de travail, au parlement, dans la mosquée et jusque dans nos demeures. On ne peut décemment pas se revendiquer de l'héritage de Larbi Ben M'hidi lorsqu'on ne sait même plus faire acte de courage dans les situations les plus triviales de la vie quotidienne et quand tout ce dont nous sommes capables est de se soumettre aux désirs du "maitre".

On ne peut se revendiquer de Hassiba Ben Bouali lorsqu'on capitule aussi facilement face à l'adversité. A ce stade, cette revendication prend des allures de provocation voire d'insulte, provocation de ceux et celles qui applaudissent les morts que pour enterrer les vivants, de ceux et celles qui ont peur et qui voudraient instiller leur peur aux autres car pour diluer la honte il faut distiller la peur.

Il ne s'agit là nullement d'entretenir la "haine de soi" ou de se livrer pour la énième fois à un exercice (trop facile) d'autoflagellation mais d'appeler à un examen de conscience en profondeur et sans concessions, à une introspection salutaire, car ce sont bien nos actes (ou absence d'actes) qui, imbriqués et agrégés, sont à l'origine de l'anomie qui caractérise aujourd'hui la société.

Alors, au nom du passé, sauvons le présent, si l'on veut se donner une chance d'exister à l'avenir.

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