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Youssef Chahed, trahi par sa sincérité

Publication: Mis à jour:
YOUSSEF CHAHED
FETHI BELAID/AFP/Getty Images
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Le timing

Youssef Chahed exprime son souhait de s'adresser aux Tunisiens en ce moment précis et son choix est fixé. C'est la chaîne Al Hiwar bien installée dans sa position de premier média du PAT (Paysage Audiovisuel Tunisien) en terme d'audience qui l'accueillera.

Le matin même de cette journée du 12 octobre a connu l'approbation par le conseil des ministres du projet de la loi de finances 2018 (LF 2018) qui sera présenté le 15 octobre à l'Assemblée des Représentants du Peuple (ARP). Cette loi sera discutée pendant près de deux mois au parlement pour être présentée au vote en plénière le 12 décembre prochain.
Depuis plusieurs semaines Youssef Chahed s'active avec ses équipes à rencontrer différents acteurs politiques et sociaux, des experts et des professionnels afin d'échanger avec eux autour du projet de la LF 2018.

Plusieurs conférences et colloques se sont tenus afin de passer au crible les orientations et l'esprit de cette loi. Des réunions internes aux partis politiques n'ont pas manqué de l'étudier et même d'exprimer des positions la concernant, Le chef du gouvernement a d'ailleurs exprimé son agacement face à toutes ces spéculations. L'UGTT et l'UTICA se sont joints par leurs communiqués et déclarations médiatiques à toute cette élite bien-pensante qui a fortement ébruité les détails de cette loi et des surenchères concernant les intentions de ses faiseurs ont fortement été propagées.

S'adresser aux citoyens dans une démarche pédagogique dans une tentative de les aiguiller dans leur jugement et d'anticiper des contestations sociales auxquelles s'attendent plusieurs observateurs semble être le mobile principal de cet acte de communication du chef du gouvernement.

La forme


Le choix de s'adresser aux Tunisiens sur une chaîne de télévision privée dans une interview enregistrée selon un format one to one avec une seule journaliste ne rassure pas beaucoup sur l'objectivité de l'interviewer et la spontanéité de l'interviewé.

Dès le départ de la rencontre, Youssef Chahed a semblé tendu, les traits du visage crispés, les gestes fermés, le regard hésitant, le sourire totalement absent et les épaules baissées comme s'il portait à lui seul tous les maux dont souffre la Tunisie. Avec une telle attitude, les messages d'espoir qu'il essayait de transmettre aux Tunisiens n'avaient aucune chance de passer.

La justice sociale en filigrane

L'expression "justice sociale" a été prononcée plus d'une dizaine de fois. Le mot "social" plus d'une trentaine de fois.
L'axe social semblait clairement constituer la fenêtre de tir de Youssef Chahed dans son processus de populariser cette loi de finances. Se tourner vers les citoyens pour demander leur soutien est vraisemblablement un axe stratégique dans la communication de Youssef Chahed. L'homme a en effet ce petit quelque chose qui attendrit le Tunisien impatient de retrouver le politique qui incarne à la fois la puissance, la détermination, la compétence, le patriotisme, l'honnêteté, l'intégrité et l'humilité, la sincérité, l'humanisme, l'empathie et pourquoi pas encore, le sens de l'humour (même noir), de l'anecdote et l'art de la taquinerie...
"la justice sociale", "l'ascenseur social", "la désenclave des régions défavorisées", "le soutien aux plus démunis" ... tant de sésames qui auraient pu mener directement aux cœurs des Tunisiens.
Ils auraient pu constituer la clé de leur affect rejetant en bloc la politique et les politiciens.
À ces sésames, il manquait le mode d'emploi, le modus opérandi, Youssef Chahed semblait lui même entrain de le chercher encore, il paraissait perdu entre son désir le plus sincère de voir ses idéaux prendre forme dans son pays à qui il a juré amour et loyauté et les moyens et solutions dont il dispose.

Le discours de la franchise


Les proches de Youssef Chahed préfèrent l'appeler "le discours de vérité".
Le long de son interview Youssef Chahed n'a pas arrêté de rappeler que ses rapports avec le peuple sont fondés sur la sincérité et la vérité.
Pour chacune des ses apparitions, Youssef Chahed a utilisé cette corde, il l'a associé à son image et pour ça on peut dire que le coup est réussi, Youssef Chahed ne sera pas classé parmi tous les traitres potentiels de la nation, ceux à qui on ne confiera même pas son pire ennemi.
Youssef Chahed a réussi à construire un réel potentiel confiance populaire. Une confiance en sa personne en tant que représentant d'une nouvelle classe politique qui aspire à une Tunisie moderne, prospère et souveraine, un jeune homme bien éduqué et à la morale certaine. Mais est-ce une confiance en sa capacité de réinventer les paradigmes susceptibles de l'aider à atteindre ces beaux et nobles objectifs? Là est la vrai question?
Est-ce en sa franchise et en sa candeur que se résume la réponse aux attentes pressantes des tunisiens?
Le discours de vérité n'a t-il pas atteint ses limites et depuis le gouvernement technocrate de Mehdi Jomaa?
Vous nous dites la vérité? Mais nous la connaissons, nous la vivons dans notre quotidien, dans nos craintes et dans notre précarité. On vous a choisi pour nous sortir de ce marasme dans lequel on est entrain de s'enfoncer jour après jour. On vous a élu afin que nous puissions enfin commencer à vivre et à offrir une dignité et des rêves à nos enfants à part celui de quitter leur pays et leurs familles.
Vous les politiques, vous les élites et les bien-pensants ...
Voilà ce que dirait la majorité des citoyens toutes classes confondues a qui on demanderai de s'adresser aux politiques qui sont aux commandes et Youssef Chahed en fait partie.

Une approche pédagogique


Faire la pédagogie de la loi de finances, voilà l'idée qui serait derrière cette apparition médiatique du chef du gouvernement.
Mais pour ça il fallait faire la pédagogie du rôle du cupide et mal nommé FMI, du régime forfaire et ses principaux bénéficiaires, du système de compensation et de l'obligation de mieux le réguler, des entreprises et banques publiques et de leur nombre qui se compterait par dizaines et jamais par centaine comme le prétend l'opposition, de l'aide par l'État à l'acquisition de sa demeure principale même si on est payé en deçà de 4 fois le SMIG, de l'économie de rente et des privilèges, des incitations fiscales qu'accorderait l'État à tout investisseur qui recruterait des jeunes chômeurs... autant de sujets que d'incompréhensions qu'a voulu corriger le chef du gouvernement en se parant de l'habit du pédagogue.
Une pédagogie collective selon lui, en ce sens où tous les acteurs politiques et de la société civile seraient appelés à relayer ces sujets en apportant l'éclairage et les enseignements nécessaires à leur intégration par le "Peuple".

Redéfinir le rôle du politique


En ces temps de construction démocratique, les rôles de chacun restent mal compris.
Qu'attend le citoyen des politiques? Qu'attendent les politiques du peuple? Quel rôle doit jouer l'opposition? Les associations? Les médias? Le parlement? Quel rapport doit régner entre les deux têtes de l'exécutif? Qui dirige vraiment? Pourquoi le consensus entre les islamistes et Les nidaistes? Et jusqu'à quand?
Autant de questions que d'amalgames qui rendent de plus en plus flous les contours du paysage politique en Tunisie. Et c'est face à ce flou que les tensions montent et le désintérêt de la chose publique annonce une désaffection envahissante pour les prochaines élections.
Étant conscient de cette tendance abstentionniste, Youssef Chahed a trouvé nécessaire de recadrer le cercle de perception, par les citoyens, du paysage politique actuel et de ses principaux acteurs.
Il a, au moins à trois reprises, redéfini le rôle de la politique dans la société:

La politique selon Youssef Chahed serait:

  • "La politique est des chiffres, des objectifs et une vision claire"
  • "La politique est un acte de franchise et de responsabilité"
  • "La politique à laquelle je crois comme la majeur partie des politiques de ma génération, est une politique basée sur les programmes et les actions et non sur les éternels débats et querelles"

L'union nationale en ombrelle


Encore une fois et en l'absence de résultas perceptibles par les Tunisiens, Youssef Chahed rappelle les chiffres de son bilan, mais renvoie surtout à l'esprit de ses deux gouvernements, la philosophie ayant conduit à son émergence, l'union nationale et le pacte de Carthage, ces deux concepts qui une fois prononcés sont supposés gommer toutes les divergences politiques et passer au delà de tous les clivages sur lesquels se sont basés les choix des électeurs.
Des choix exprimés aussi bien pour les législatives que pour la présidentielle du dernier trimestre de 2014.
Se retrouver à être gouvernés par ceux contre lesquels on a voté laisse les Tunisiens assez perplexes face à cette situation qu'on essaie de leur faire passer pour un modèle dit tunisien, un exemple à suivre, un exploit historique.
Mais voilà que les Tunisiens n'adhèrent pas vraiment à ce modèle, ne saisissent pas son dessein et n'y trouvent aucunement une source d'espoir et d'apaisement.
Youssef Chahed et malgré la lucidité dont il semble faire preuve, continue à s'abriter sous l'aile de ce modèle consensuel. Il essaie d'y puiser une certaine légitimité qui manque à son profil, ne pas être élu dans ce contexte post-révolution, lorsque l'on a la charge de diriger deux gouvernements successifs, n'est visiblement pas de tout confort.

Un gouvernement de guerre?
Contre qui? Contre quoi? Avec quelles armes?


Cette notion fait partie des éléments de langage que lance à chaque fois l'entourage de Youssef Chahed et essaie de les faire résonner à travers des médias alliés.
Ces éléments de langages sont souvent véhiculés par les membres du gouvernement et tous les soutiens inconditionnels du chef du gouvernement.
La guerre est déclarée contre la pauvreté, contre le commerce parallèle, le secteur informel, l'économie de rente, l'insécurité, le terrorisme, le chômage, les "Harragua", l'incivisme, les contestations sociales...

Mais selon Youssef Chahed, la guerre sera menée surtout et essentiellement contre la corruption. Il a exprimé une réelle détermination à aller jusqu'au bout de ce combat. Et là encore, il répond indirectement aux critiques qui mettent en doute l'existence d'une réelle volonté de s'attaquer à ce phénomène et ce quelque soit le prix à payer.
Youssef Chahed n'hésite pas alors à braver son slogan "aujourd'hui, on a soit l'État, soit la corruption et nous on a choisi l'État".
Une phrase aussi sincère soit elle, a été conçue pour marquer le public et être retenue par la mémoire des observateurs.
Je suis en guerre et j'ai besoin de votre soutien afin de la gagner.
Il rappelle que pour être concret il s'est attaqué à une réforme du système judiciaire, pilier d'un État fort qui veille à l'application de la loi pour tous.

L'affaire du bisou,
Certaines lois sont à revoir

La réponse à cette question semblait bien préparée, un peu plus que les autres d'ailleurs, on ne se mouille pas, on ne fâche personne, même pas les plus récalcitrants aux droits et libertés de chacun dans un pays ouvert et fraîchement démocratisé qui doit tous les jours prouver qu'il est digne de cette démocratie, que son peuple est ouvert et que ses institutions sont solides.
On préfère rester lisse et bien dans le "consensus", une mention spéciale pour la justice et une insinuation timide à la nécessité de réformer nos lois afin qu'elles puissent accompagner l'évolution de la société tunisienne et de ses besoins en affirmation des libertés individuelles.
L'affaire du "bisou" n'est pas notre affaire. Après tout s'ils sont en prison c'est qu'ils le méritent.
Youssef Chahed l'a dit, sa mission est claire, redresser l'économie et réaliser la "paix sociale", voilà une ambition clairement exprimée. Le reste, ce serait des entourloupes politiciennes, et la situation du pays n'est pas en mesure d'en supporter les conséquences.

Si c'était pour donner de l'espoir, ce fut un acte manqué

Malgré son appel à l'optimisme, Youssef Chahed avait du mal à inverser la tendance confirmée par tous les sondages qui nous présentent des Tunisiens de plus en plus pessimistes. Son plan économique et social à l'horizon de 2020 et dont il a tenu lors de cette interview à en montrer le lien avec la loi de finances 2018 ne convainc pas les spécialistes et encore moins les citoyens. Une loi de finances qu'il a tenu à inscrire dans le cadre d'une vision globale à moyen terme. Une vision qui mettrait le citoyen au centre de ses actions. Mais un citoyen sans horizons saurait-il apprécier un discours hésitant, volontairement technique et prononcé par un chef du Gouvernement donnant l'image d'un homme perdu, un chef à la recherche de la légitimité, de la crédibilité et du soutien, mais surtout à la recherche de solutions convaincantes et d'actions concrètes et immédiates pour remédier à toutes ces années de récession qui ont épuisé les Tunisiens.

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