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Législatives 2016: Quel constat pour le pays? Quel enseignement pour la gauche?

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ELECTION MOROCCO
Youssef Boudlal / Reuters
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POLITIQUE - Avec la Fédération de la gauche démocratique, l'espoir semblait renaître... L'élection de deux militants de grande qualité a sans doute de quoi mettre du baume dans le cœur, mais ne peut hélas suffire pour évacuer ce sinistre sentiment que la descente aux enfers de la gauche, entamée il y a près de vingt ans déjà, n'en finit pas de finir...

Les élections législatives du 7 octobre 2016 ont déjà fait couler beaucoup d'encre, et il n'est pas question ici de ressasser ce qui a été déjà dit. A partir de l'angle d'observation qui est le mien, ces élections et leurs résultats m'inspirent un constat, des inquiétudes, et un enseignement. Le constat dit que le vote PJD a pour l'essentiel été un vote idéologique, les inquiétudes concernent l'action du prochain gouvernement, et l'enseignement interpelle celles et ceux qui se réclament encore de la gauche.

Un vote éminemment idéologique

Après la Constitution de 2011, on avait réussi à nous faire croire que celle-ci avait introduit dans notre système politique le principe liant la responsabilité à la reddition des comptes. Certes ce principe de "bonne gouvernance" peut concerner tous les acteurs sauf le plus important: la "monarchie exécutive" qui, elle, peut continuer de décider de tout sans être comptable de quoi que ce soit ni responsable devant qui que ce soit... Mais enfin, s'agissant du gouvernement du moins, on n'a pas cessé de marteler que ce gouvernement devrait rendre compte de son bilan, et que l'appréciation qu'en feraient les électeurs déterminerait son avenir politique.

Le gouvernement a donc exercé son mandat pendant près de 5 ans. Sans surprise. Conformément aux prescriptions de la Constitution, l'essentiel du pouvoir est resté concentré au niveau du Palais royal, alors que le gouvernement, selon les déclarations de son propre Chef, s'est contenté de "mettre en œuvre les orientations royales" et d'administrer les affaires courantes...

Et puis est arrivée l'heure du bilan et de la reddition des comptes. Des évaluations ont été faites, des études ont été effectuées, des comparaisons ont permis de mettre face à face engagements et réalisations... Une croissance qui n'atteint même pas la moitié de celle promise, un chômage qui devait baisser d'un point et qui augmente de deux points, une dette publique qui explose, l'économie de rente et le Fassad qui prospèrent, de véritables contre-réformes dans les domaines de la fiscalité, des Caisses de compensation et des retraites qui dissimulent de dangereuses bombes à retardement, sans oublier le fameux "Attanzil Addimokrati LiDdoustour" très vite renvoyé aux calendes grecques, et la soumission quasi-inconditionnelle aux diktats des Institutions financières internationales... Objectivement, et quelquefois de l'aveu même des responsables (lorsqu'ils se lâchent, évidemment en off...), il n'est guère difficile de convenir que ce bilan-là est plutôt "globalement négatif", et que s'il avait été sanctionné en conséquence, le résultat aurait été tout autre.

Et pourtant... Que s'est-il passé? Comment a-t-on pu transformer les facteurs d'un échec patent en ingrédients d'un succès bluffant? Depuis qu'on essaie de comprendre ce paradoxe, on a avancé ça et là diverses explications dont chacune comporte sa part de vérité: la force de frappe organisationnelle du PJD, la probité de ses ministres ("eux au moins ne sont pas corrompus"), les capacités médiatiques de Benkirane, la faiblesse ou le peu de crédibilité de ses adversaires, les "coups fourrés" des Tamassihs et Afarits qui se sont tous révélés totalement contreproductifs (avec en apothéose la mascarade de la manifestation anti-PJD de Casablanca...), la baisse des cours du pétrole, les dons des pays du Golfe... Il me semble cependant que tous ces facteurs n'auraient pu pleinement produire leurs effets s'ils n'avaient été savamment exploités dans le cadre d'une vision d'ensemble qui procède de l'art de la manipulation idéologique.

Je pense que le tournant s'est opéré à l'issue des élections communales et régionales de l'année dernière, en septembre 2015. De par leur nature, locale et territoriale, ces élections ne devaient en principe guère être déterminées par des considérations de politique nationale. Gagnées par le PJD, elles ont cependant aussitôt fait l'objet d'une extrapolation nationale dont l'objet n'était autre que d'installer dans l'opinion publique l'idée suivante: Malgré tout (c'est-à-dire: malgré le bilan décevant et les coups bas des Afarits...), le PJD reste populaire et le succès électoral de septembre 2015 annonce forcément celui d'octobre 2016. Soutenue par la machine médiatique du PJD, et aussi par certains organes de presse "indépendants" et néanmoins très acquis à cette thèse, régulièrement relancée par les bourdes successives de ses adversaires, l'idée désormais devenue "reçue" de la supériorité du PJD sur tous ses compétiteurs s'est rapidement installée. Il ne restait plus qu'à écrire la chronique d'une victoire "pjdiste" annoncée.

Pour soutenir cette dynamique, les responsables du PJD au gouvernement ont adopté une ligne de conduite qui a reposé sur une double manœuvre: désinformation et diversion. La désinformation a consisté à affirmer, contre vents et marées, le front en avant et les yeux dans les yeux: oui tout va bien! Oui on a évité au pays la banqueroute! Oui on a fait les réformes! La fiscalité, la Caisse de compensation, les retraites!... Certains avaient beau tenter d'expliquer que la réalité est bien différente, mais leur voie n'était guère audible face au vacarme de la propagande gouvernementale. La diversion elle, a pris le visage de ce sombre et surréaliste discours contre "Attahakoum"... Là encore, un Mohamed Sassi avait beau expliquer que le gouvernement (et son chef en particulier) n'avait pas seulement parfaitement cohabité avec Attahakoum pendant 5 ans, mais qu'il lui avait rendu de précieux services, rien n'y faisait. De toute évidence les esprits n'étaient guère disposés à entendre les vérités très concrètes qui risquaient de brouiller l'image idyllique qu'on s'était fabriquée sur le valeureux "gouvernement Benkirane" en lutte contre le méchant Attahakoum... Exit donc le "bilan" et sa rationalité de reddition des comptes, exit la réalité quotidienne et ses difficultés, exit même le programme électoral et ses incohérences... Et place au discours fantasmagorique, au ton incantatoire et à l'univers des sciences occultes et de leur idéologie de bazar. On n'est plus sur le terrain de la raison mais sur celui de la foi et de l'intime conviction: nous sommes bons parce que nous sommes bons! Et il faut nous croire parce que vous êtes croyants...

Le pire est que cela a marché! Celles et ceux qui ont fait la campagne électorale au plus près des citoyens, ont fait du porte-à-porte et discuté avec les gens, savent à quel point une bonne partie de l'électorat du PJD n'avait que faire du "bilan" ou du "programme", ni même des "affaires de mœurs", écartées d'un revers de main comme pour conjurer un énième "complot" des afarits et des Tamasihs. On vote PJD parce que son référentiel est l'Islam, et ses candidats sont de bons musulmans. On est dans l'idéologie pure, quelquefois même délirante, notamment lorsque certains vont jusqu'à prétendre voter PJD pour aller au paradis!

Inquiétudes pour la prochaine mandature

Une victoire aussi "écrasante" et -surtout- un vote aussi idéologique, ne sont-ils pas porteurs de risques pour le prochain mandat gouvernemental? Ne sont-ils pas de nature à créer chez les "vainqueurs" un sentiment de "suffisance", voire d'arrogance paralysante, peut-être même dangereuse? Car la tentation pour les plébiscités du moment est bien de se dire: Puisque les gens votent pour nous, quel que soit notre bilan, puisqu'ils votent pour nous moins pour ce qu'on fait que pour ce qu'on est, pourquoi prendre le risque de faire quelque chose ?! Pourquoi se risquer à engager les réformes difficiles et néanmoins si nécessaires (la Constitution, l'enseignement, l'Administration, la rente, la corruption, la fiscalité...)? Pas de vagues ! On se fait "lisse", on gère l'existant, et de toute façon "tout est entre les mains de Dieu"... C'est dire qu'avec cette suffisance anesthésiante, l'immense "salle d'attente" décrite par Bziz, où attendent des millions de marocains depuis si longtemps, ne risque pas de désemplir.

L'autre risque peut être au moins aussi grave. Puisqu'on baigne dans le bouillon idéologique, la tentation démago-idéologique n'est pas loin. En l'occurrence, elle pourrait se draper de l'étendard de la vertu religieuse et de surenchères moralisantes. Attention à nos libertés ! Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait cet autre genre de diversion: Faute de résultats tangibles quant aux conditions de vie des gens, on les "divertit" en les gavant de chasses aux sorcières et d'anathèmes contre les mécréants... Autrement dit : on ne vous donne pas de travail, mais de temps à autre, on vous donne des jeunes femmes non voilées ou des homosexuels en pâture!

Quel enseignement pour la gauche?

Après le désastre de l'entrée de l'USPF au gouvernement en 1998 (sous le règne de Hassan II et dans les conditions que l'on sait), j'avais dit et écrit que la gauche en avait "pris pour 15 ans" avant de remonter la pente. Certains m'avaient alors reproché d'être trop pessimiste. Nous sommes en 2016 et tout indique que, hélas, si j'avais péché par quelque chose c'était plutôt par excès d'optimisme... Nous sommes en effet réellement loin du compte. Dans le Maroc indépendant, la gauche n'a jamais été aussi faible, aussi peu présente dans les Institutions et, plus grave, dans la société. Il n'est certes nullement dans mon intention de décourager qui que ce soit, et je n'ai pas besoin de rappeler mon admiration, et mon soutien actif, aux jeunes qui se sont engagés avec conviction et enthousiasme dans la campagne des candidats de la Fédération de la gauche démocratique. Ceci étant, restons lucides. Le chemin est encore très long.

Il ne s'agit pas de reconnaître cette "distance" pour prendre acte d'une fatalité, mais surtout pour nous libérer de cette dictature du court terme et des "échéances électorales" qui nous empêchent de voir loin et profond... Là encore, sans prêcher nécessairement pour le boycott des élections, force est de reconnaître que lorsque l'on s'engage dans un tel processus, on est dans une logique électorale, voire électoraliste, qui ne fait pas qu'imposer un tempo, mais surtout formate le contenu même des idées que l'on veut promouvoir. A force de craindre "l'incompréhension" d'un électorat reconnu conservateur, on n'en finit pas de s'auto-censurer, sur des idées et des positions qui sont pourtant au cœur de nos valeurs et de notre identité de gauche. Le chemin est encore long aussi parce que nous l'avons peut-être perdu ! parce que nous nous sommes quelque peu égarés dans les marécages d'un paysage politique médiocre et fourbe.

On ne remontera pas la pente en tentant de jouer -forcément maladroitement- sur le terrain des autres, mais en affirmant nos propres convictions, y compris lorsque l'état actuel de l'électorat nous met en position minoritaire dans notre société. Dès lors que nous n'aurons plus le nez sur le guidon de la prochaine échéance électorale, nous pourrons plus sereinement expliquer nos idées et défendre nos choix. Face au pôle islamiste conservateur actuel, nous nous affirmerons peu à peu en affirmant nos valeurs humanistes, de liberté, de progrès et de tolérance. Ce ne sont pas là que de belles paroles, mais des combats très concrets à mener sur le terrain contre les forces obscures du Makhzen et obscurantistes de l'islamisme politicien. Quel contenu précis voulons-nous donner à la monarchie parlementaire? Quelle économie productive et solidaire voulons-nous construire en alternative à l'escroquerie du modèle néolibéral, prédateur et destructeur qu'on nous impose aujourd'hui? Quelle "laïcité" croyons-nous compatible avec notre réalité marocaine, ou autrement dit comment voulons-nous "séparer" l'Etat et la religion dans notre pays? Pour quelles libertés individuelles voulons-nous réellement nous battre: libertés de conscience et de culte? liberté de disposer librement de son corps (avortement, relations hors mariage, voile-burka-burkini, homosexualité...)? Quels rapports homme-femme voulons-nous établir dans notre société? Quels tabous voulons-nous secouer, notamment au niveau de la Moudawana après sa réforme de 2004, à commencer par celui de l'héritage...

A-t-on besoin d'ajouter que, outre le courage et le souffle long, un tel projet n'a aucune chance d'avancer sans une véritable refondation de l'ensemble des forces de gauche, ou du moins de celles qui continuent de s'en réclamer? L'équation est simple et limpide: ces forces existeront unies ou n'existeront pas.

En somme, la ligne d'horizon peut être ainsi formulée : Retrouver nos valeurs, nous retrouver, pour retrouver notre chemin...

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