LES BLOGS

Des points de vue et des analyses approfondis de l'actualité grâce aux contributeurs du Huffington Post

Najat Dialmy Headshot

Jemaa El Fna et éducation sexuelle

Publication: Mis à jour:
MARRAKESH EL FNA
Lucy Nicholson / Reuters
Imprimer

SEXUALITÉ - De passage dernièrement à Jemaa El Fna, à Marrakech, je voulus aller écouter quelques conteurs de halqas. J'eus envie de revivre ces moments fabuleux que je vécus quand j'étais petite lorsqu'on m'avait emmenée quatre ou cinq fois à la halqa écouter contes et légendes: "Jouha", "Antara ibnou Chaddad", "Saif ibnou di Yazan", "Hay ibnou Yakdane"...

Plus averties que moi, les personnes qui m'accompagnaient pouffèrent de rire et me tirèrent par le bras loin de la halqa. Désinformée comme j'étais de l'évolution des choses, je résistai. C'est alors que des jeunes qui se tenaient tout près et qui avaient suivi la scène, me lancèrent: "Ces personnes ont raison a Lalla, ces halqas ne sont pas pour une personne comme vous!"

Je commençais à deviner, à mon immense étonnement! Comment? On ne raconte plus dans ces halqas les contes, les bons vieux contes qui enseignent courage, bonté et intelligence? J'appris ce soir-là que ces halqas que j'ai connues étant petite sont bien rares aujourd'hui sur la place Jemaa El Fna, que la plupart sont devenues des spectacles où l'on raconte et joue les obscénités les plus crues! Je tombai des nues!

Une fois chez moi, j'agis comme ces adolescents à qui on interdit de voir tel film ou telle émission. J'accédai à YouTube et je tapai comme entrée: "halqa Jamaa el Fna". Grande était ma surprise!

Je découvris après avoir visionné une dizaine de vidéos une véritable mine d'obscénités à ciel ouvert! L'acte sexuel y est décrit, raconté, expliqué, mimé, dans ses aspects les plus érotiques, voire les plus pornographiques, par des mots, des phrases, des gestes et des mimiques d'une incroyable vulgarité! J'appris par la suite que ces soi-disant conteurs se vantent de faire l'éducation sexuelle des jeunes générations!

Plusieurs idées s'étaient alors bousculées dans mon esprit:

1- Cette place a été inscrite en 2008 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'Unesco. Cela veut dire qu'elle a une valeur universelle, qu'elle est supposée affirmer l'identité du peuple et être témoin d'une culture. Ces halqas où l'on raconte ces obscénités ont-elles une valeur universelle, affirment-elles notre identité et sont-elles témoin de notre culture?

2- L'article 483 du code pénal stipule que "Quiconque, par son état de nudité volontaire ou par l'obscénité de ses gestes ou de ses actes, commet un outrage public à la pudeur est puni de l'emprisonnement d'un mois à deux ans et d'une amende de 120 à 500 dirhams. L'outrage est considéré comme public dès que le fait qui le constitue a été commis en présence d'un ou plusieurs témoins involontaires ou mineurs de dix-huit ans ou dans un lieu accessible aux regards du public."

Ces soi-disant "conteurs" ne commettent-ils pas par leurs paroles et gestes un outrage à la pudeur, devant adultes et mineurs en toute impunité? Le pire, c'est qu'il est certain qu'aucun conteur, ni chanteur, ni charmeur de serpent ou dresseur de singes ne peut faire son spectacle à Jemaa El Fna sans autorisation délivrée par les autorités locales. Ce qui revient à dire que ces "conteurs" ont bien une autorisation pour raconter ces obscénités en public. Inadmissible!

3- Ceci me rappelle le tollé qu'avait suscité au ministère de l'Éducation nationale il y a quelques années l'idée de programmer un manuel destiné aux élèves du collège pour une initiation à l'éducation sexuelle: les associations des parents d'élèves, des enseignants et des responsables au même ministère y avaient vu une atteinte à l'éducation, à la bonne éducation, à la pudeur en ce sens qu'ils avaient cru qu'on allait apprendre aux élèves dans ce manuel à faire l'amour!

Ce n'est qu'après plusieurs négociations et concertations qu'on avait expliqué en quoi consistait un tel manuel (la grossesse, l'accouchement, les soins du nouveau-né, les changements physiques et comportementaux à l'adolescence, les maladies sexuellement transmissibles, les moyens de contraception...) et qu'on avait décidé de l'intituler: "l'éducation familiale" au lieu de "l'éducation sexuelle", lequel titre a été jugé provocant et choquant!

Comment pourrait-on contester et réfuter une initiation à l'éducation sexuelle en milieu scolaire et autoriser de telles halqas en public? À visionner les vidéos dont j'ai parlé, on voit bien que parmi les spectateurs, il y a des adolescents et même des enfants d'une douzaine d'années. On n'a pas besoin d'être psychologue pour deviner les répercussions néfastes de ces spectacles obscènes sur les adolescents et les enfants.

Je sais bien qu'on pourrait me répondre qu'actuellement, on n'a pas besoin d'aller à Jemaa El Fna pour écouter ce que j'ai appelé des obscénités. Il suffit de quelques clics pour qu'une personne, qu'elle soit adulte, adolescente ou enfant, visionne chez elle et sans même se déplacer les films et les scènes les plus pornographiques. C'est un phénomène contre lequel on ne peut rien actuellement.

Mais Jemaa El Fna? Cette place supposée refléter notre culture et notre identité, patrimoine universel de l'humanité, pourrait-elle être le promontoire où certains individus, souvent ignares, se permettent, avec la bénédiction de l'État, contre toute éthique et tout souci pédagogique, des obscénités et des spectacles impudiques en public pour se faire de l'argent?

LIRE AUSSI: