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Le petit guide du polar algérien

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Il existe plusieurs types de guides sur l'Algérie. Des guides géographiques, gastronomiques, artistiques, historiques, et même politiques. Lorsque les guides littéraires seront écrits, il faudra qu'ils réservent un glorieux chapitre aux intrigues, aux meurtres punis, à la justice rétablie, aux incorruptibles grincheux et aux explorations urbaines. En bref : au roman policier algérien. (1)

Le roman policier algérien est un genre peu visible en Algérie et encore plus au-delà. Les maisons d'éditions algériennes en éditent peu, les médias n'en parlent pas, en dépit d'un lectorat qui raffole de secrets révélés.

Malgré ce manque de visibilité, les auteurs ont régulièrement produit des fictions criminelles, et ont réussi à nourrir le genre. Le polar algérien est né en Algérie en 1970 avec la publication par la SNED de quatre romans de Youcef Kader (2), le nom d'emprunt de Roger Vilatimo, un écrivain d'origine catalane qui a beaucoup écrit sous plusieurs pseudonymes.

Après ce premier lot, la SNED publiera deux romans policiers supplémentaires de Youcef Kader (3), en 1972, suivi de "D. contre-attaque" d'Abdelaziz Lamrani en 1973. Six 'polars' voient donc le jour dans les années 1970. Le roman policier algérien est né (4).

De 1980 à 1990, le nombre de publications va doubler. On peut en recenser onze (5) dont deux, "Le portrait du disparu" (SNED, 1986) et "Les pirates du désert" (SNED, 1986), écrits par Zehira Houfani probablement la première femme auteure du genre en Algérie.

De 1990 à 2000, malgré les années noires que le pays va connaitre, dix autres romans policiers (6) seront publiés par des auteurs algériens édités par des maisons d'éditions algériennes ou françaises. C'est durant cette décade que l'on découvrira notamment les enquêtes de l'Inspecteur Llob de Yasmina Khadra.

De 2000 à 2010, dix-sept (7) seront édités en Algérie et en France, dont celui de Francis Zamponi "Mon Colonel" publié en France, qui sera le premier à parler du massacre de Guelma et de Sétif. De ce roman sera d'ailleurs tiré le film de Laurent Herbiet du même titre. A noter aussi durant cette période, la parution du roman de Rahima Karim "Le meurtre de Sonia Zaïd", la deuxième algérienne à publier un roman policier, d'ailleurs très bien construit.

De 2010 à nos jours, au moins dix romans policiers algériens ont été publiés (8) dont l'excellent thriller de l'auteure Amel Bouchareb, en langue arabe, un des romans policiers les mieux travaillés et développés du genre à ce jour publiés en Algérie.

Ainsi au total, de 1970 à 2016, on peut compter 36 écrivains (9), auteurs de romans policiers écrits en langues arabe et française. 55 romans policiers sur quarante-six ans - au moins - c'est-à-dire un peu plus d'un roman policier par an depuis la naissance du genre. Quarante-six années d'existence malgré les obstacles. Le roman policier DZ maintient sa tête (littéraire) haute mais de justesse.

Ces auteurs ont construit des romans noirs, brutaux et tragiques, autant que des romans moqueurs, au style acerbe, tendu et claquant. Les enquêtes prennent place sur tout le territoire, à Alger à Oran, à Tamanrasset ou en Kabylie.

Quelque soient le style ou le genre, tous les auteurs partagent une même passion : la résolution de crimes. Des crimes d'espionnage, de corruptions politiques, médiatiques, ou des crimes familiaux, avec des investigations conduites par des professionnels ou des amateurs futés même si non-initiés.

Le roman policier algérien : un genre à promouvoir

Internationalement parlant, le roman policier se porte très bien. Il est loin d'être un genre littéraire moindre, cette appréciation littéraire condescendante a été abandonnée il y a des années. L'excellent crime fiction "Mon nom est rouge" d'Orhan Pamuk, l'un des plus grands romanciers contemporains turques, lauréat du prix Nobel de littérature en 2006, ou la série "Philip Marlowe" écrite par Benjamin Black alias John Banville, l'un des auteurs irlandais les plus importants de la langue anglaise aujourd'hui, illustrent bien la capacité du roman policier à être hautement littéraire.

La créativité des auteurs algériens, le modèle type dont ils s'inspirent, les thématiques sociales dont ils traitent, étroitement liées à l'actualité et au contexte historique, politique, économique et social du pays, sont des éléments non seulement instructifs mais divertissants, peut être même thérapeutiques. Ces romans peuvent certainement servir à informer de nombreuses études littéraires (10) en plus de nous faire méditer sur une situation socioculturelle complexe.

Si vous pensez que le génie littéraire algérien a fait ses valises, détrompez-vous, il est bien resté chez nous et il est allé se plonger dans le genre policier chez les auteurs qui le portent.

Top 10 du roman policier algérien

NOTES

(1) Le roman policier est compris ici comme une fiction construite autour d'un crime à résoudre. Pour décrire le genre, l'appellation crime fiction est beaucoup plus appropriée que roman policier car la police ne joue pas toujours de rôle dans ce type de romans (enquête faite par un non-initié par exemple). Crime fiction est d'autant plus adéquat que l'appellation polar a une connotation dépréciative - le mot polar provient de la juxtaposition de pol- (policier) et -ar, un suffixe argotique rendant le terme familier, ce qui distancie le genre d'un corps très littéraire auquel beaucoup de romans appartiennent. Auteur algérien est pris ici au sens large, c'est à dire un auteur né en Algérie ou d'origine algérienne.

(2) « Délivrez la Fidayia! », « Halte au plan terreur », « Pas de « Pantoms » pour Tel-Aviv » et « La Vengeance passe par Ghaza ».

(3) « Les bourreaux meurent aussi... » et « Quand les "Panthères" attaquent »

(4) Le total qui suit est mon décompte personnel, je n'ai trouvé que deux romans policiers en langue arabe, et ils sont récents. Je reste certaine que d'autres ont été publiés, mais leur existence ne m'est pas encore connue. Il est possible que des romans policiers en Tamazight ait été publiés également et me sont également inconnus. De même pour les romans policiers en lange française, si vous en connaissez d'autres, n'hésitez pas à m'en informer !

(5) Piège a Tel-Aviv de Abdelaziz Lamrani (SNED, 1980), Banderilles et muleta de Abahri Larbi (SNED, 1981), Le portrait du disparu de Zehira Houfani (SNED, 1986), Les pirates du désert de Zehira Houfani (SNED, 1986), La résurrection d'Antar de Djamel Dib (ENAL, 1986), La Saga des Djinns de Djamel Dib (1986), Mimouna de Salim Aïssa (ENAL, 1987), Adel s'emmêle de Salim Aïssa (ENAL, 1988), Double Djo pour une muette de Rabah Zeghouda (1988), L'archipel du Stalag de Djamel Dib (ENAL, 1989), Les barons de la pénurie de Said Smaïl (SNED, 1989).

(6) L'empire des démons de Saïd Smaïl (SNED, 1990), Le dingue au bistouri de Yasmina Khadra (Lamphonic, Alger, 1990), Fredy la rafale de Mohamed Benayat (ENAL, 1991), Double blanc de Yasmina Khadra (Baleine, 1998), La Foire des enfoirés (Laphomic, 1993), Morituri de Yasmina Khadra (1997), L'Automne des chimères (Baleine, 1998), Avis d'échéance de Mouloud Akkouche (Gallimard, 1998). Je signale aussi Au nom du fils de Abed Charef (Aube, 1999) et 31 rue de l'aigle de Abdelkader Djemaï qui sont des romans construits sur une intrigue criminelle mais ne sont pas des policiers au sens strict du terme, si on cherche une catégorie on peut les classer comme méta-policiers.

(7) Mon colonel de Francis Zamponi (Broche 2002), Sérail killer de Lakhdar Belaid (2000), Le passeport de Azouz Begag (Seuil, 2000), L'homme de la première phrase de Salah Guemriche (Rivages, 2000), Le serment des barbares de Boualem Sansal (Gallimard, 2001), Le casse-tête turc de Adlene Meddi (Barzakh, 2002), Takfir Sentinelle de Lakhdar Belaïd (Gallimard, 2002), Le meurtre de Sonia Zaïd de Rahima Karim (Marsa, 2002), A la mémoire du commandant Larbi de Nabil Benali (Barzakh 2002), Meurtres en Seraïl de Abdessemed Charaf (Broche, 2002), Complot à Alger de Ahmed Gasmia (Casbah 2006), Ombre 67 de Ahmed Gasmia (Casbah 2007), Commissaire Krim de YB aka Yassir Benmiloud (Grasset 2008), La prière du Maure de Adlene Meddi (Barzakh 2008), Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio de Amara Lakhous (Europa 2008), Le pouvoir de l'ombre de Mohamed Benayat (Milles Feuilles, 2009) ; dont un métapolicier : Le chien de Titanic de Ali Malek (Barzakh 2006).

(8) L'étrangleur d'Alger de Azdine (Apic Noir 2010), Le roman noir d'Ali de Abdelkader Ferchiche (Alpha, 2010), Alger la noire de Maurice Attia (Barzakh, 2012), Intrigue à Sidi Fredj de Khaled Mandi (Mazola, 2012), Querelle pour un petit cochon italianissime à San Salvario de Amara Lakhous (Europa, 2014), Qu'attendent les singes de Yasmina Khadra (Juliard, 2014), نبضات أخر اليل de Nassima Bouloufa (Viscera, 2015), سكرات نجمة de Amel Bouchareb (Chihab, 2015). Autres méta-policier : Le rapt de Anouar Benmalek (Fayard, 2011). Je signale le très bon roman de Mohamed Benchicou, La mission (Koukou, 2014), le récit d'une investigation où il y a eu crime mais pas dans le même contexte structurel que celui d'un roman policier.

(9) Cinq autres auteurs étrangers sont à noter et à lire, dans l'optique d'une appréciation des thématiques liées à l'Algérie et qui apparaissent dans le genre globalement. Ces auteurs étrangers ont été en contact avec l'Algérie, y ont vécu pendant une période, et/ou ce sont inspirés de l'histoire contemporaine algérienne pour tisser leurs intrigues : Le Mur, le Kabyle et le Marin d'Antonin Varenne (Viviane Hamy eds, 2009) [Fr], Un baiser sans moustache de Catherine Simon (Gallimard, 1998) [Fr], Le pied rouge de François Muratet (Actes Sud, 2002) [Maroc], Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx (Gallimard, 1984) [Fr], et Du vide plein les yeux de Jérémie Guez (La Tengo, 2013) [Fr].

(10) D'excellentes études ont été menées sur le genre : voir celles de Dr Miloud Benhaimouda Formation du roman policier algérien 1962-2002 (2004-2005) et Mythologies du roman policier algérien (2008); Beate Bechter-Burtscher Le développement du roman policier algérien d'expression française [entre 1970 et 1998] (1998).

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