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Y a-t-il une nahda des lettres algériennes ?

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Il y a-t-il une nahda des lettres algériennes ? C'est la question que pose le numéro 19 de la revue littéraire Continents des éditions Riveneuve, et à laquelle il répond à l'affirmative dans cette anthologie de textes d'auteurs algériens et français, textes de fiction ou de non-fiction.

Ce numéro 19 intitulé "Algérie : la nahda des lettres - la renaissance des mots", publié au printemps 2015, est entièrement dédié à la question d'une renaissance littéraire en Algérie. Dans ce volume, et dès l'introduction, Gilles Kraemer, directeur de publication, Adlène Meddi et Mélanie Matarese, éditeurs-en-chef, proposent d'explorer comment, et dans quelles œuvres, il ont vu se dessiner une renaissance des lettres algériennes, post-1990s.

Un même thème et une même période traversent tous les textes : les années 90s. Un thème choisit par les éditeurs pour s'interroger sur une "société qui ne veut même pas reconnaître ses traumas pour avancer".

La question à laquelle l'ouvrage répondra en examinant une partie de la production littéraire algérienne contemporaine est introduite dès l'introduction : "Comment écrire dans cet entre-temps, le temps de la reconstruction de l'être ensemble et celui de l'entre-tuerie nationale ?", et "Parlera-t-on dans cet entre-temps de 'renaissance des Lettres' ? De renaissance par les Lettres ?"

Avant que les textes, preuve de cette renaissance, ne soient dévoilés, Kraemer, Meddi et Matarese annoncent qu'ils se lancent dans l'exploration de "toute la question du défi presque inconscient des Lettres algériennes qui se réinventent, en arabe et en français, à travers de plus jeunes générations d'auteurs, héritiers des traumatismes et des pères fondateurs que sont Kateb, Dib, Djebar, Ouettar, Haddad".

Pour eux une renaissance des lettres, claire et évidente, a commencé son essor : "Nul doute que l'avenir de l'Algérie - sa renaissance - est déjà en germe dans les mots et les Lettres de tous ceux qu'elle inspire. Elle se manifeste dans le renouvellement des genres littéraires, entre l'utopie et la science-fiction, le Rap et la BD, le polar et le roman graphique, le dialogue des langues, des images, des formes d'expression, des thématiques".

28 auteurs et leurs textes forment ainsi le fondement textuel et imagé, sur la base desquels cette renaissance va être démontrée et illustrée.

Des textes sous forme d'essais ouvrent la revue, comme celui d'Akram Belkaid qui écrit son soutien répété à Kamel Daoud. Celui d'Hervé Sanson répertorie les œuvres d'auteurs, de Dib à Alloula, dans lesquels il voit une création littéraire nouvelle dans la forme et dans le fond. Le texte de Denise Ibrahimi fait une lecture de deux romans algériens, "Le dernier juif de Tamentit" d'Amine Zaoui et "Alger le cri" de Samir Toumi pour illustrer une création dite inédite dans ces nouvelles lettres algériennes.

Loin des essais, les textes de fiction sont l'exemple le plus concret de l'affirmation d'un renouveau : ceux de Sarah Haidar, de Yahia Belaskri, ou l'extrait du roman de Kaddour Hadadi (HK) "Néapolis" publié chez Riveneuve, ou le texte de Thierry Perret.

La production littéraire algérienne en langue arabe n'est pas évoquée mais est illustrée avec une nouvelle de Mohamed Kacimi en français sur la métamorphose des rues et des bars au début des années 90, et avec un texte très bref en langue arabe de Bachir Mefti sur la violence dont on ne parle pas.

L'espace littéraire féminin est discuté par Dalila Morsly dans son mini-essai qui prend en exemple l'ouvrage collectif "Raconte-moi ta liberté" (2012, Sengho éditions) pour discuter de l'espace que négocient les femmes auteures.

Au fil du volume, on découvre des textes extraits de romans en cours d'écriture comme "Quand s'effrite la mémoire" de Youcef Tounsi, ou le prochain roman policier d'Adlène Meddi "1994", un autre roman inspiré de 1984 de George Orwell. Djamel Mati annonce son prochain roman avec son texte "Des chercheurs dans le désert" pour lequel il cherche un éditeur. Le volume se clôt sur une nouvelle de Pierre Jacquemin extraite de son ouvrage aux éditions Riveneuve.

La production théâtrale est aussi représentée ici avec l'exemple d'un texte de Mustapha Benfodil, devenu pièce de théâtre, qu'il a rédigé lors d'une résidence d'écriture sur le voilier "Zitoun", un voyage qui, dixit l'auteur, fut passé à vomir en mer et écrire une fois sur terre.

Le renouveau est étendu à la scène artistique avec des articles. Camille Leprince parle avec des artistes algériens des Beaux Arts d'Alger qui puisent leur inspiration dans les années 90s, et illustre son texte avec les paroles du rappeur Diaz, et le parcours du visual artist Walid Bouchouchi. Quand à Lazhari Labter, il présente l'essor de la BD algérienne, basé sur son ouvrage "Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009", paru aux éditions Lazhari Labter (2009).

La BD est aussi présente sous forme de planches pour illustrer un renouveau dans l'art visuel avec une planche inédite de Gyps, et le texte illustré de Jacques Ferrandez intitulé "L'étranger", dans lequel il parle de ses illustrations de la nouvelle d'Albert Camus, "L'Hôte".

Les poèmes ponctuent la revue. Ceux de Souad Labbize, Ali Chibani, Ghaouti Faraoun, Davis Allais, et de Habiba Djahnine qui s'apprête à publier un nouvel ouvrage sur le thème de la reconstruction.

Chez certains auteurs, ce n'est pas le thème des années noires qui inspire le texte. Il se dérobe et fait place à celui de l'occupation française et la guerre d'indépendance, avec la nouvelle de Djilali Bensheikh, et le texte illustré de Joël Alessandra qui s'interroge sur l'appartenance et l'exil, sujets qu'il a explorés dans "Petit-fils d'Algérie", un récit sous forme de bande dessinée (Casterman, 2015) sur le parcours de son père et de ses grands-parents.

Cette revue, riche en auteurs et en découverte pour le lecteur, est le genre d'anthologie de textes et d'auteurs dont on manque cruellement. Les éditions Riveneuve publie donc ici un bel outil pour les études littéraires algériennes, les chercheurs et les curieux.

Une nahda ou une nahda des lettres ?

On peut tout à fait concevoir, comme l'affirme les éditeurs, que les années 1990 ont fait place à une renaissance culturelle, et en ce sens, cette revue porte bien son nom si elle désigne un renouveau au sens large car c'est un renouveau des espaces et du souffle que cette revue illustre.

Mais parler de nahda littéraire, c'est affirmer autre chose. Un renouveau littéraire suit un développement spécifique et concret en littérature, et dont le fond, la forme et les contours sont très lisibles. Un renouveau en littérature est un véritable phénomène.

Les indices d'un renouveau littéraire se situent dans la structure de la prose ou de la poésie, particulièrement dans leur syntaxe, et dans un élargissement ou un passage des thèmes passés vers des sujets modernes. Ces nouveaux thèmes déchiffrent la nouvelle ère qu'ils saisissent, sans nécessairement abandonner les anciens, pour continuer d'observer, comme un miroir.

Pour juger un tel renouveau, il faut connaitre les principes sur lesquels la prose des auteurs précédents s'est construite, ainsi que ceux de la nouvelle pour pouvoir comparer. Les thèmes n'en sont que la surface.

Ainsi, on imagine mal une nahda des lettres sans parler de style, et non de genre, sans définir la période, et qui se déclinerait sur un seul thème. Parler des années 90 est un thème qui a été largement exploité depuis les années 2000, et même durant les années 90. Pour la littérature algérienne, ce thème n'est plus nouveau.

Difficile d'imaginer aussi un renouveau sans un texte d'Amari Chawki, l'auteur phare du réalisme magique algérien, en langue française. Une illustration de renouveau sans la littérature algérienne de langue arabe est d'autant plus difficile à concevoir car s'il y a renouveau, c'est dans celle-ci qu'il se trouve.

La relation auteur-lecteur en Algérie

Parmi les thèmes qui fondent la trame des romans algériens, quelque soit le genre littéraire, ce sont les années 90s, la colonisation et la guerre d'indépendance qui attirent le plus d'attention. Mais les auteurs algériens explorent bien d'autres sujets, ils sont nombreux à avoir dépassé les années 90s dans leur fiction.

Cet intérêt pour d'autres imaginaires, et ce passage à une autre ère est manifeste dans la production littéraire algérienne de langue arabe.

Si les auteurs continuent d'explorer ou d'être hanté par l'impact et le traumatisme des années 90s, composant des textes qui (les) aideront à décomposer la douleur, à digérer le contexte et entrevoir les effets futurs de ces années, le lectorat algérien lui est saturé par ces thématiques liées à la violence.

Tant que le lectorat ne pourra se plonger, pour souffler et s'oxygéner, dans des textes sortis du ventre des auteurs et non de leur esprit, dans des écrits qui saisissent l'essence transitoire et éphémère, grave et aérienne, large et précise, du parcours humain, le lien auteur-lecteur restera scindé.

C'est l'un des paradoxes de la relation littéraire auteur-lecteur si négligée et sous-estimée en Algérie, où l'écrivain écrit pour exorciser ses cauchemars, et le lecteur ne veut pas être le récipient de ceux-ci.

Mes remerciements aux éditions Riveneuve pour la copie presse de cette revue.

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