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Une collision et un débat

Publication: Mis à jour:
TUNISIAN MIGRANTS
Stefano Rellandini / Reuters
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Le naufrage d'une embarcation de harragas, le 8 octobre 2017, au large de Kerkennah a fait des dizaines de morts suite à une collision avec un bateau de la marine tunisienne. Je ne parlerai pas de la collision elle-même, une enquête est en cours.

Cet accident a donné lieu à un débat dans le microcosme "facebookien" et l'essentiel des échanges a porté sur les "harragas". Entre ceux qui cherchent à comprendre, ceux qui condamnent ou encore ceux qui s'intéressent exclusivement à la collision pour savoir si elle était accidentelle provoquée pour en tirer les conséquences, le "débat" a très peu porté sur les réseaux qui organisent ces "hargas" et sur le désespoir d'une grande partie de la jeunesse tunisienne.

J'ai lu, en effet, beaucoup d'horreurs et des propos anti jeunes terribles et d'un mépris total venant, le plus souvent de personnes qui ont les moyens de traverser la méditerranée à tout moment ..., j'ai même lu des "post" de personnes se croyant plus intelligentes que les dizaines de milliers de tunisiens candidats au départ, qui leurs conseillent de monter un petit projet avec le prix du passage; environ 3000dt.

Ce montant permettrait disent-ils à un jeune de créer un emploi et de démarrer une activité professionnelle. Oui, ce montant permettrait peut être s'équiper "d'une barouita" et rejoindre les milliers de précaires qui déambulent dans les rues pour gagner un ticket de "survie" mais on ne voit pas comment cela permettrait de créer un emploi.

Cela dénote d'une méconnaissance totale de la réalité, de la jeunesse tunisienne et des profils des harragas doublée d'un mépris de celles et ceux que le désespoir ou le mal être poussent à vouloir espérer ailleurs.

Tous les jours des jeunes traversent la méditerranée. Les plus chanceux décrochent un contrat de travail avant de partir et sont accueillis à bras ouverts, d'autres "décrochent" un contrat de mariage et un conjoint vivant en Europe qui ouvre la voie à la carte de séjour mais d'autres, plus nombreux se voient refuser le visa, se tournent vers les réseaux de passeurs et entament un périple qu'ils savent dangereux. Les uns et les autres fuient d'une certaine manière le pays, diffère seulement la manière de s'y prendre et l'accueil de l'autre côté de la rive nord.

Ces jeunes tunisiens qui "brûlent" les frontières et partent par centaines vers l'Europe, le font aussi à la recherche d'une liberté qu'ils n'ont pas, à la recherche de reconnaissance qu'ils ne trouvent pas; bref à la recherche d'une société où ils peuvent s'épanouir, ....

Ils ne partent pas tous parce qu'ils ne trouvent pas d'emploi mais parce qu'ils étouffent. Ils étouffent et veulent explorer le monde, découvrir d'autres contrées, vivre plus librement, s'épanouir, fuir l'hypocrisie dans laquelle notre société s'englue un peu plus tous les jours, fuir les injustices, fuir l'arbitraire, fuir le deux poids deux mesures,...Parmi ceux qui partent, il y a aussi certains qui ont un travail, une situation, un métier, un diplôme, d'autres pas mais tous prennent le même chemin et laissent tout derrière eux, par désespoir.

Ces jeunes ne croient plus dans leur société, ils n'en attendent plus rien et l'expriment en termes peu équivoques: "Ma ylizik lil morr kan alli amarr minnou".

Le vrai problème qu'on se doit d'affronter ensemble c'est comment rendre espoir, comment donner envie à cette jeunesse qui ne croit plus à un avenir pour elle en Tunisie d'y trouver sa place et de construire la Tunisie de demain?

Cette responsabilité nous incombe à tous car nos actes et nos propos participent à ce défaitisme et cette situation de blocage que nous vivons depuis quelques années.

Aujourd'hui, par delà les discours, nous nous complaisons dans un consensus mou et dans l'incapacité d'oser une réelle rupture. Nous continuons à entretenir, au quotidien, une culture de "l'arrangement" à fermer les yeux sur les dépassements et à les tolérer lorsqu'il s'agit de son propre entourage, à accepter le deux poids et deux mesures et à ne s'estimer responsable de rien. L'individualisme et le manque de sens de l'intérêt général sont en train de tuer à petit feu les espoirs.

Or l'intérêt général doit se situer au cœur de la pensée politique, en tant que finalité ultime et c'est la pierre angulaire de l'action publique. Il exige le dépassement des intérêts particuliers, et devrait être l'expression de la volonté collective.

C'est au nom de l'intérêt général que l'État doit exercer la mission qui est la sienne et qui doit s'imposer à l'ensemble des individus, par-delà leurs intérêts particuliers. L'intérêt général est au-delà de la somme des intérêts particuliers. On en arrive aujourd'hui à devoir réexpliquer le sens même de l'intérêt général, l'un des concepts fondateurs de la société et de l'État.

Notre pays est, en effet, en état de déliquescence avec la complicité de tous ceux et celles qui ont un peu de pouvoir et même ceux qui n'en ont pas en raison du clientélisme devenu la règle dans la gestion au quotidien.

Quel modèle offrent les plus âgés aux plus jeunes pour leur donner l'envie de s'investir chez eux et de s'y battre? Beaucoup parmi les jeunes ont vu dès l'enfance, l'arbitraire régner en maitre, l'égalité de chances bradées sur l'autel du "fric", les principes piétinés, la débrouillardise érigée en règle.

La ségrégation et l'inégalité des chances commencent dès l'école primaire par les cours particuliers et ce que cela génère comme inégalité, continuent au collège, au lycée et même à l'université pour aller jusqu'au bout du cursus. Par la suite, le carnet d'adresse parental ouvre ou ferme certaines portes, le graissage de certains circuits est parfois nécessaire pour passer un concours car le mérite ne suffit pas.

Lorsque le jeune fait ses premiers pas dans la vie d'adulte, on lui dresse la liste des interdits...sans parler de l'inaccessible qu'il ne peut même pas envisager. Lui reste pour rêver et s'épanouir: les cafés, le foot et les réseaux sociaux...

L'élite du pays a pour partie opté pour un retrait de la vie publique ou s'est pour partie vendue au plus offrant ou a gravi les échelons de l'opportunisme laissant derrière elles ses rêves et ses principes. Celles et ceux qui résistent sont de moins en moins nombreux même si la lutte contre la corruption est érigée en priorité gouvernementale.

Dans la Tunisie d'aujourd'hui on fait étalage de sa richesse alors qu'ailleurs on étale son savoir. Les corrompus et les opportunistes règnent en maitre et ont mis la main sur tous les espaces y compris les médias.

Pourquoi voulez-vous, dans ces conditions, qu'un jeune qui a perdu l'espoir le retrouve ? Il est plus qu'indécent de demander à celui qui a moins de 30 ans aujourd'hui de se sacrifier alors qu'il est face à un système qui met tout en œuvre pour le broyer. Et pourquoi criminaliser celui qui n'a pas les moyens de partir légalement?

Criminaliser les passeurs et lutter contre ce fléau est indispensable et même obligatoire mais criminaliser un jeune, victime d'une société incapable de lui donner de l'espoir c'est quelque part une double peine.

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