Nadia Agsous

RECEVEZ LES INFOS DE Nadia Agsous
 

Yalaan Bou l'phosphate! Maudit soit le phosphate!

Publication: 02/11/2013 02h07

Printemps 2008. Un groupe d'individus, citoyens, militants, syndicalistes, chômeurs manifestent dans le bassin minier de Redeyef à l'Ouest de Gafsa, région connue pour sa production en matière de phosphate.

L'objectif de ces manifestants? Dénoncer leurs conditions de vie et revendiquer justice, dignité et une vie meilleure. Ce mouvement de contestation a duré plus de six mois. Les acteurs et actrices ont fait l'objet d'une répression féroce : arrestations, emprisonnements, intimidations... Il y a même eu des morts.

Quatre années plus tard, en 2012, Sami Tlili, réalisateur tunisien, consacre aux soulèvements du bassin minier de Redeyef, un film documentaire de 82 minutes. De son point de vue, cette révolte est "le premier soulèvement populaire qu'a connu la Tunisie depuis l'indépendance". Tout au long de la trame narrative, le réalisateur adopte une démarche à travers laquelle il allie images d'archives et témoignages des protagonistes des événements en leur qualité de "témoins oculaires" et membres actifs de cette "révolte de la dignité".

"Maudit soit le phosphate" est le premier long métrage de S. Tlili. Il a obtenu le prix du meilleur documentaire arabe au festival du film d'Abou Dhabi en octobre 2012. La projection de ce film est programmée lors du premier festival culturel maghrébin du cinéma à Alger dont la première édition aura lieu du 3 au 8 novembre 2013.

tlili
Sami Tlili

Comment l'idée de réaliser un film sur les événements du bassin minier de Redeyef que vous définissez comme le "miseristan", a-t-elle cheminé?

Miseristan est une traduction de "dommarstène", un terme que j'ai inventé pour qualifier la Tunisie au temps de la dictature.

L'idée m'est venue au moment des évènements. J'étais persuadé que nous étions en train de vivre un moment historique et un tournant dans l'histoire de notre pays. Les évènements du bassin minier sont, de mon point de vue, le premier soulèvement populaire depuis que Zine El-Abidine Ben Ali a pris le pouvoir. Il est également le premier mouvement d'une grande ampleur depuis l'indépendance de la Tunisie en 1956.

Le film laisse transparaître un fort degré d'implication du réalisateur. Quelle est la part de la dimension biographique dans ce film qui raconte l'histoire d'une insurrection réprimée, minimisée voire dénigrée aussi bien par les autorités que par la population tunisienne?

J'entretiens un rapport viscéral avec cette région, avec cette cause, avec ces gens! Et ce n'est pas uniquement parce que je suis originaire de la région. Mon arrière grand-père, mon oncle et des cousins travaillaient comme mineurs. Leurs récits relatifs à leur vie dans la mine ont marqué mon enfance. Ils font partie de la mémoire collective de la région et de l'histoire de ma famille. Ils n'ont pas cessé d'enrichir mon imaginaire.

Votre film est riche en témoignages et en données éléments historiques et sociales. Il met également en perspective l'environnement naturel par le biais de très beaux paysages. Quelle est la fonction de la dimension esthétique dans votre démarche cinématographique?

L'esthétique est partie intégrante de l'écriture et de la construction dramatique du film documentaire. L'emploi d'éléments dits esthétiques n'est ni aléatoire ni décoratif puisqu'ils ont la fonction de lier, de relier et de raconter. De plus, ils assurent la fluidité de la narration et accentuent davantage la tonalité du film.

Bien évidemment, il n'est pas question pour moi que le film se transforme en démonstration de prouesses techniques. Mais il me semble important qu'il ne prenne pas la forme d'un document historique sec et plat et qui ne dégage aucune émotion. En fait, de mon point de vue, l'esthétique n'est pas un élément de décor mais de narration essentiellement. La pertinence et la force du scénario ne peuvent être mises en valeur que lorsque la dimension esthétique d'un film est à la hauteur.

Le film met en scène un narrateur qui intervient dans le corps du film par sa voix déclamant un long poème. Quel est le rôle de cette parole qui s'incruste dans le fil des événements? Comment s'inscrit-elle dans le thème et les objectifs du film documentaire?

Il fallait raconter une histoire et expliquer le contexte historique, socio-politique en revenant sur la genèse et la nature des évènements.

Se contenter de les relater sèchement et simplement transformerait le film en un reportage journalistique ou encore un documentaire institutionnel.

Il fallait donc trouver un procédé pour narrer les événements, aspect fondamental pour la compréhension du film sans que ce dernier en se transforme ne un discours monotone.
Nous avons donc introduit dans le film ce long poème que j'ai composé en dialecte tunisien. Il semble important de préciser que ce texte constitue la colonne vertébrale dramatique du film. Il joue également le rôle de fil conducteur qui assure la fluidité de la narration.

J'ai puisé mon inspiration dans la riche tradition orale de la région du sud ouest tunisien, à la manière de ses conteurs populaire appelés "Fdawi » ou encore "Gawael".

Votre film laisse transparaître une note d'amertume, de tristesse et de pessimisme. Quel est votre regard sur le traitement des événements de Redeyef par les autorités de l'époque et sur la situation en Tunisie actuellement?

Tristesse, non! Amertume, oui! Car quatre années après que ces événements aient eu lieu, rien n'a changé à Redeyef,. Ce sentiment est partagé par la majorité des habitants de cette ville. Quatre ans plus tard, le constat est accablant. Les revendications mises en avant lors des événements de 2008 n'ont pas été satisfaites. Elles sont toujours d'actualité et ce, malgré la volonté et la détermination des acteurs et actrices de ces événements pour exiger un avenir meilleur.

Au temps du régime Ben Ali, un film aussi engagé et humain que le vôtre qui dénonce les injustices, la misère, le chômage, les abus policiers, aurait-il pu voir le jour?

Bien sûr que non! Et si tel avait été le cas, le film aurait été produit autrement, dans "l'underground", avec des moyens limités. Et d'ailleurs, les événements de Redeyef ont fait l'objet d'un documentaire de vingt-six minutes réalisé par Réda Ben Halima dans le cadre du comité de solidarité avec les habitants du bassin minier crée en 2008. L'objectif principal de ce film consistait à soutenir les luttes des acteurs et actrices de ce mouvement populaire.

 
Suivre Al HuffPost