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Algérie: l'homosexualité, une lutte collective

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"Je suis un jeune homosexuel qui paye au quotidien le prix fort de mon orientation sexuelle que je n'ai cessé de revendiquer sans honte. Car j'estime que c'est un droit élémentaire et indispensable au développement de ma personne et à mon épanouissement".

C'est en ces termes, directs, francs et courageux, exprimés sur un ton déclaratif dénué de tout ambage que Zak O., journaliste, blogueur, militant LGBT et féministe, révèle publiquement son orientation sexuelle dans un texte intitulé "Premier manifeste public pour la dépénalisation de l'homosexualité en Algérie".

Cette attitude qui relève de l'ordre de la parrêsia, terme d'origine grecque formé du pronom "pan" c'est-à-dire "tout", et du verbe "rein" qui signifie "dire", définit par Michel Foucault comme "le courage de la vérité", met en lumière la volonté de Zak O., de sortir de l'ombre et de dénoncer ce qui relève de l'ordre du tabou et de l'interdit. D'autre part, "ce courage d'un dire-vrai" met en exergue sa détermination d'affirmer et d'assumer publiquement sa différence sexuelle prônant ainsi le droit des homosexuel-le-s d'exister.

A travers son manifeste, Zak O. pose l'épineuse question de la dépénalisation de l'homosexualité. Car selon les termes de la loi N° 82-04 du 13 février 1982, cette pratique est appréhendée comme un "acte contre nature" relevant de l'ordre du délit. Du point de vue des législateurs, ce comportement est assimilé, symboliquement, à un "crime" qui porte atteinte aux mœurs et à la pudeur notamment lorsque celui-ci revêt un caractère public. Ainsi, l'article 338 stipule que "tout coupable d'un acte d'homosexualité est condamné à un emprisonnement de deux mois à deux ans et au paiement d'une amende qui varie entre 500 à 2000 dinards".

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Par ailleurs, cette même loi, dans son article 333, punit "toute personne qui commet un outrage public à la pudeur" et lui inflige une peine d'emprisonnement de deux mois à deux ans assortie d'une amende de 500 à 2000 dinards. La loi se veut encore plus répressive lorsque cet "outrage public à la pudeur" est commis avec "un individu du même sexe" puisque les peines encourues consistent en un "emprisonnement de six moi à trois ans et d'une amende de 1000 à 10.000 dinards".

Ce positionnement juridique répressif revêt un caractère discriminatoire et porte atteinte aux libertés individuelles puisque les personnes visées sont jugées sur la base de leur orientation sexuelle et de leur appartenance à un groupe minoritaire qui, quotidiennement, fait l'objet d'homophobie. A la lumière de ces éléments, force est de souligner que les législateurs s'arrogent le droit de s'immiscer dans ce qui relève de l'ordre du privé et de l'intime.

Tout au long de son plaidoyer, Zak O. fustige la société civile, les "intellectuels, les artistes, les écrivains et la presse" mettant en exergue l'absence de soutien et de solidarité à l'égard des homosexuel-le-s :

"En Algérie chacun a son combat. Moi je suis solidaire avec tout le monde : les militants des droits de l'Homme, la cause des femmes, le combat pour les libertés démocratiques etc... En revanche, tout ce beau monde n'a jamais manifesté sa solidarité avec moi, pour mes droits..."

A travers cet extrait, Zak O. pose la problématique des représentations sociales et collectives à l'égard des homosexuel-le-s. En effet, dans leur grande majorité, celles-ci se caractérisent par une dimension négative qui attribue aux personnes qui entretiennent des relations amoureuses et sexuelles avec des partenaires de même sexe, un statut qui s'apparente à celui de "non personnes".

Blâmée, honnie, rejetée, condamnée, l'homosexualité masculine notamment, est considérée comme une "déviance" voire une "maladie" qui nécessite soins, suivi médical voire enfermement. Stigmatisés, les individus concernés sont généralement affublés de surnoms argotiques qui laissent transparaître une perception péjorative, dépréciative, dévalorisante, injurieuse et très souvent moqueuse tels que "atay" (enculés), "halwa" (bonbon), "noksh", terme péjorant qui équivaut à l'appellation de "pédé" qui selon Zak O. "est très vulgaire en Algérie". La tendance de nommer les homosexuels en des termes féminins est également une pratique sémantique répandue. C'est ainsi que dans le vocabulaire courant, les homosexuels hommes se voient traiter de "mriwa" (femmelette), "Atika"qui désigne un prénom féminin.

Face à ces perceptions stigmatisantes, les individus qui se démarquent de la "norme" sexuelle dominante se voient contraints de vivre leurs amours dans l'ombre, loin des regards qui jugent et condamnent et à l'abri des rafles des policiers et gendarmes qui infligent à des couples homosexuels des humiliations publiques."Lorsque ces derniers sont arrêtés, il sont très souvent emprisonnés dans des lieux 'réservés', en l'occurrence des "hangars" aménagés en "dortoirs dans les prisons à Alger et à Oran. Le plus connu étant le "cabanon" qui se situe à la prison de Serkadji à Alger", témoigne Zak O., défenseur acharné de la communauté "LGBT" d'Algérie qui, ces dernières années tente de sortir de l'invisibilité et de s'organiser, clandestinement certes, pour la défense des droit des homosexuel-le-s et la reconnaissance de leur existence. Ces initiatives sont notamment l'oeuvre de jeunes hommes et femmes qui "instrumentalisent" Internet (Facebook, Twitter, blogs qui jouent un rôle important dans cette lutte revendicative.

Cette détermination d'acquérir une visibilité si virtuelle soit-elle par le truchement de la toile laisse transparaître l'idée de l'utilisation d'Internet comme un vecteur, voire un instrument de communication qui joue le rôle de journalisme citoyen. Son rôle est d'informer tout en favorisant une expression libre puisque les protagonistes exposent leurs idées, leurs témoignages, leurs luttes, leurs actions sans forcément révéler leur identité personnelle et sans crainte d'être jugés.

Dans ce type de configuration, Internet a une fonction libératrice contribuant à désinhiber les comportements et à encourager les attitudes spontanées qui sont majoritairement collectives puisque les revendications qui s'expriment au nom d'un "nous" collectif s'opèrent sur la base d'une appartenance à une "communauté".

C'est ainsi que naquirent des groupements qui existent grâce aux réseaux sociaux: "le portail Gay d'Algérie", l'association "Alouen" qui signifie en langue arabe "couleurs", l'association Abu Nawas... Leurs objectifs consistent à lutter pour l'abrogation des lois répressives et discriminatoires à leur égard et contre la violence dont ils font l'objet, à favoriser le regroupement des homosexuel-le-s, à oeuvrer pour le changement des mentalités et pour la prévention du Sida et des Infections Sexuellement transmissibles (IST). Ces associations privilégient le travail en réseau aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Algérie.

Le lancement d'une radio LGBT par Alouen ainsi que la célébration annuelle de la journée nationale des LGBT algériens au mois d'octobre (Ten Ten) sont quelques unes des actions entreprises par les organisations d'homosexuel-le-s algérien-ne-s qui militent dans l'ombre sur un mode majoritairement virtuel regroupant des individus qui partagent une cause commune. Et d'ailleurs, le "partage" est le thème de la septième édition de cette journée dont l'action a consisté à allumer une bougie à vingt heures en signe de solidarité avec la cause des membres de la communauté LGBT.

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