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Une vie pour l'égalité

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A l'occasion de la commémoration du premier anniversaire du décès de Mouloud Aounit, le 10 août 2012, Jean-Michel Riera, réalisateur d'un documentaire sur la trajectoire militante de cette personnalité politique, évoque l'homme et nous révèle la genèse et l'avancée du film.

Un film sur Mouloud Aounit est en cours de réalisation. Qui est ce personnage ?

M. Aounit est représentatif d'une époque, d'une culture et d'un savoir-faire. C'était un homme très passionné. Son parcours retrace l'histoire de la migration algérienne, de son intégration en France et de son imprégnation de la culture ouvrière des banlieues "rouges" (1950/1960). Il est une illustration du succès et du déclin de cette culture. Le film met l'accent sur la dimension militante de l'homme tout en le situant au sein du mouvement qui l'a porté, le Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié entre les peuples (MRAP). C'est pourquoi nous avons élargi le champ du film à l'historique du paysage anti-raciste français depuis la fin de la seconde guerre mondiale. L'action débute avec la libération des camps de concentration. Charles Palant, l'un de membres fondateurs du MRAP en était revenu vivant. C'était lui qui avait repéré le jeune Mouloud pour le hisser aux plus hautes instances du MRAP.

Mouloud Aounit se définissait comme "un fils de Bougnoules". Que recouvre cette appellation ?

Elle désigne les enfants d'immigrés, d'abord algériens, puis plus généralement maghrébins. Elle renvoie, d'une part, à leur combat en faveur de leur reconnaissance dans le pays d'accueil qui les renvoyaient constamment à leurs origines. Et d'autre part, à la lutte qu'ils ont mené dans leurs familles car leurs parents vivaient dans le mythe du retour. Ils devaient constamment se justifier chez eux et à l'extérieur.

M. Aounit est le premier à avoir utilisé le terme "islamophobie" qu'il définissait comme une nouvelle forme de racisme.

M. Aounit a manifesté une attention particulière au racisme, aux discriminations et à leurs formes émergentes dans le corps social. L'islamophobie est l'un des racismes qui a été le plus contesté. Ceux et celles qui réfutent l'existence de l'islamophobie pensent que c'est une construction des islamistes pour légitimer leurs revendications.

Quelle est la démarche de votre film ?

Le documentaire met en scène l'histoire personnelle et militante de M. Aounit à travers ses luttes pour les égalités : celles liées à la décolonisation, aux fractures survenues au sein de tous les appareils, à l'apparition de nouvelles formes de racisme, à l'épopée législative de vingt-ans pour faire voter à l'unanimité la loi de 1972 contre le racisme, aux luttes contre l'apartheid, pour la cause palestinienne, contre l'islamophobie, l'homophobie...
La seconde idée est de mettre en lumière l'évolution des grands appareils à travers les combats qu'ils ont menés et la manière dont ils ont pu être "ringardisés" par d'autres mouvements tels que SOS Racisme qui a inventé le "testing" et a introduit des méthodes de marketing et de communication pour promouvoir leur organisation. Ce mouvement a été ringardisé à son tour par d'autres formes de luttes. Des militant-e-s comme Rokhaya Diallo, par exemple, utilisent Internet et les nouvelles technologies pour promouvoir leurs idées. Il nous semblait important de mettre l'accent sur les nouveaux modes de lutte et de montrer que des militants comme M. Aounit qui sont des produits d'une époque, n'ont pas su s'adapter aux nouveaux modes de communication malgré tous leurs efforts.


Teaser : Mouloud Aounit, une marche pour l'égalité par L5A3

Quelles sont les difficultés qui retardent la réalisation du film ?

Elles sont d'ordre financier. La campagne de soutien a été un échec même si plusieurs dizaines de personnes nous ont aidés, des anonymes principalement, avec des dons souvent modestes. Je pense particulièrement à cette femme retraitée d'Aubervilliers qui, malgré la précarité de sa situation financière, nous a adressé un chèque de 190 euros et qui s'est excusée de ne pas avoir pu donner 200 euros. Ce type d'anecdotes sont aussi nombreuses que toutes les promesses d'aides de personnalités publiques, d'élus, de responsables qui n'ont même pas donné un euro symbolique pour ce projet, ne serait-ce que pour donner l'exemple. C'est vraiment scandaleux que nous soyons obligés d'engager une procédure pour obliger notre diffuseur Beur TV à respecter le volet financier du contrat de diffusion qui nous lie alors même que le signataire de ce contrat ne manque jamais une occasion d'empoigner un micro afin de revendiquer l'héritage des luttes menées par M. Aounit. Une députée algérienne n'a pas non plus craint de me faire tout un numéro proclamatoire lors des obsèques de Mouloud sur l'aide qu'elle allait nous apporter pour disparaître dans la nature. Taire cette réalité serait faire injure à toutes celles et à tous ceux qui nous ont modestement aidés et pour qui cette aide aura été un réel effort.
Outre le soutien des associations "93 au cœur de la République" créée par M. Aounit, les aides réellement significatives que nous avons reçues sont à mettre au crédit de personnalités qui n'appartenaient pas au cercle les plus proches de M. Aounit. Je pense tout particulièrement à Hamou Bouakkaz, Conseiller de Paris qui nous a aidé sur ses propres deniers; à Esther Benbassa, Sénatrice du groupe Europe Ecologie Les Verts (EELV) qui a tenu ses engagements et à Bariza Khiari, vice- Présidente du Sénat qui s'est personnellement fendue d'un beau geste en notre direction ou encore Madjid Si Hocine de l'association "Egalité d'abord".

Avez-vous une date approximative de la sortie du film ?

Nous venons de débuter le montage. La durée dépendra de l'arrivée des fonds. Néanmoins, nos conventions avec le Centre national du cinéma (CNC) et l'Agence nationale pour la cohésion sociale et l'égalité des chances (ACSE) ont été renouvelées jusqu'en décembre 2013. Nous veillerons à les respecter. Nous serons soutenus par l'association "Graine" de France de Reda Didi, qui envisage d'organiser des projections-débats dans le cadre de ses activités de promotion de ré-appropriation des leviers du pouvoir par les citoyens. Le parcours de M. Aounit, des quartiers populaires d'Aubervilliers à celui d'élu au Conseil Régional d'Ile de France, leur paraît exemplaire à cet égard. Nous travaillons actuellement en coordination avec l'académie de Créteil pour élaborer un outil pédagogique à destination des lycéens à partir du film. Malgré les difficultés évoquées, toutes nos perspectives se révèlent excellentes.

Quelles sont les valeurs prônées par M. Aounit ?

Il était animé par le souci de valoriser ce qui rassemble pour réaliser ce qu'il appelait "l'en-commun". C'est-à-dire la mise en lien des êtres humains autour de valeurs communes. Il s'intéressait à l'Autre afin de le comprendre dans toute sa diversité et sa complexité. On devrait s'inspirer de cette qualité qui a tendance à se perdre pour promouvoir le vivre-ensemble et trouver là le moyen de s'enrichir soi-même. On dit bien qu'on apprend le plus de ce dont on est le plus éloigné.

Film documentaire de 90 mn réalisé par Jean Michel Riera et Vincent Geisser