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Algérie : Pourquoi ils ont "Dé-Jeûné"...

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En Algérie, et plus précisément dans la ville de Tizi Ouzou, à l'est d'Alger et, simultanément à Aokas, village situé sur la merveilleuse côte de Saphir, à environ vingt-cinq kilomètres de la ville de Béjaia, à l'est d'Alger, le samedi 3 août 2013, à 12 h, des Algériens, qu'importe leur nombre et leur appartenance politique, ont organisé un rassemblement pacifique et dans la bonne joie pour exprimer leur refus de "l'inquisition", de l'excès de zèle, de l'abus de pouvoir de la part de policiers qui n'hésitent pas un seul instant à verbaliser, à sermonner, à arrêter, à emprisonner toute personne qui n'observe pas le jeûne du Ramadan, quatrième pilier de l'Islam.

Durant ce rassemblement citoyen, ces personnes humaines, en grande majorité des hommes, et on peut à ce sujet, déplorer le fait que cette action protestataire soit au masculin pluriel et dans ce cas précis, c'était en l'occurrence aux femmes de prendre l'initiative de s'y associer, les "Dé-Jeûneurs" de la République algérienne, soutenus par des rassemblements similaires en France et au Canada, ont pris leur courage à deux mains en mettant en œuvre ce qu'ils ont promis de faire : boire et manger en public en plein mois de ramadan.

Provocation ? Non respect de l'Islam, religion dominante qui prend de plus en plus d'ampleur dans la société algérienne dont les mœurs vestimentales et comportementales, les habitus et les modes de pensée s'islamisent à outrance ? Opération "politico-médiatique de diversion" ? Humiliation pour la majorité musulmane qui se replie de jour en jour sur la religion ? Tentative pour déstabiliser un pouvoir qui ne parvient toujours pas à trouver un équilibre et à retenir ses enfants pour qui le rêve migratoire est devenu un fantasme quasi collectif ?

N'est-il pas plutôt pertinent de voir en ce mouvement de protestation civile soutenu par des artistes, journalistes, militant-e-s politiques et des citoyen-ne-s comme une tentative voire une volonté déterminée d'affirmer le droit à exister et à vivre selon ses propres convictions religieuses et orientations philosophiques ?

Ces rassemblements qui relèvent de l'ordre de la "désobéissance civile" sont des actions par lesquelles un groupe d'individus pose de manière ouverte, sur la place publique, leur désaccord avec l'imposition de l'Islam comme religion dominante. Ce mouvement non-violent est un moyen de faire passer le message aux tenants du pouvoir qui utilisent la religion à des fins politiques, aux fondamentalistes religieux/ses qui se comportent en véritables envoyés de Dieu sur terre, et aux fervent-e-s croyant-e-s de la religion du prophète Mohamed, qui s'arrogent le droit de juger, de condamner, de sermonner et de stigmatiser toute personne qui prend la liberté de s'éloigner des préceptes de la religion musulmane, qu'il existe d'autres religions, d'autres croyances et des non croyant-e-s.
Ces rassemblements-déjeuners dans l'espace public de la République démocratique algérienne ne devraient pas être interprétés comme des actes contre la religion musulmane.
Non ! Ces êtres humains ne sont ni des mécréants, ni des "koufars" encore moins des renégats, des apostats, des fauteurs de troubles et surtout pas des personnes qui cherchent à semer la discorde et la zizanie entre les Algérien-ne-s et à plonger le pays dans la fitna (désordre).
Non ! Ce groupement d'individus à Tizi Ouzou et à Aokas était représenté par des personnes humaines qui au fond posent la question de la liberté de conscience, sujet fondamental et éminemment démocratique qui nécessite d'être mis au cœur des débats de la République algérienne.

La liberté, du latin liber qui signifie "libre", de conscience, du latin conscientia, c'est-à-dire "for intérieur", est, en effet, le point essentiel que les "Dé-Jeûneurs" du 3 août à Tizi Ouzou et à Aokas ont mis en évidence à travers leur mobilisation citoyenne qui a suscité tant de haine, de rancoeur et de rancune. Certains ont été jusqu'à considérer cette initiative comme un acte de souillure. La visite de Ali Belhadj, l'ex-dirigeant de l'ex-Front Islamique du salut (FIS) et de bien d'autres religieux venus d'autres villes d'Algérie, le lendemain de ce rassemblement sur le lieu du déjeuner "démocratique" n'avait-elle pas pour unique objectif de purifier cette ville de l'action "blasphématoire" des "Dé-Jeûneurs" de la République ?

La liberté de conscience est l'un principes garanti par des textes législatifs internationaux et nationaux. L'article 18 de la Déclaration des Droits de l'Homme stipule que "toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites". La Constitution algérienne (1996/2002/2008) dans son article 36 met l'accent sur "l'inviolabilité" de la liberté de conscience et de la liberté d'opinion de même que l'article 32 garantit "les libertés fondamentales et les droits de l'homme et du citoyen".

A la lumière de ces principes universels qui constituent des droits naturels, chaque personne humaine dispose de la liberté de choisir ses croyances et son propre système de valeurs et de principes qui guident et structurent son existence. Le rôle d'un Etat de droit est justement de garantir à chaque individu ce droit fondamental et inaliénable à la liberté de conscience et ainsi la possibilité de croire ou de ne pas croire ou encore de changer de religion.

L'égalité et la liberté sont des conditions sine qua non pour l'instauration d'une démocratie et d'une co-existence pacifique dans la société algérienne. Tant que l'Islam continue à être institué religion d'Etat (article 2 de la Constitution algérienne); tant que le Politique, le droit, l'institution familiale et bien d'autres aspects de la vie publique et sociétale seront régis par l'idéologie religieuse, il ne saurait y avoir d'égalité, de liberté et de respect de la personne humaine dans sa diversité et ses spécificités. La religion ne doit en aucun cas être une autorité politique dont la fonction est de régenter le champ politique, juridique et les rapports sociaux et familiaux. La religion est une affaire strictement personnelle et privée. La sécularisation de tous les aspects des affaires de la République algérienne, publiques et familiales est une voie à privilégier et à envisager, à moyen et à long terme. Et que chacun et chacune prêche en son for intérieur.