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"Quand Sisyphe se révolte"

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C'est une travers√©e dans l'Ňďuvre d'Albert Camus que propose le dernier documentaire de Abraham S√©gal. A partir des notions de l'Absurde et de la R√©volte, il nous invite √† d√©couvrir leurs r√©sonances sur le monde actuel.

abraham segal
Abraham Ségal

Outre le fait que 2013 célèbre le centenaire de la naissance d'Albert Camus, quel est l'intérêt de dédier un film à cet auteur?

Un grand nombre de livres et de documentaires ont été consacrés à A. Camus en sa qualité de grand écrivain dont l'oeuvre est traduite et lue mondialement. En réalisant ce film, je voulais mettre en lumière un auteur qui a réfléchi à des questions d'ordre éthique, politique, culturel qui ont des résonances en nous, avec nous, parmi nous. L'idée étant de réfléchir à l'éclairage que les réflexions camusiennes sont susceptibles de nous apporter dans le contexte du monde actuel.

Le film est structuré sur le modèle d'une quête menée par Marion Richez, une jeune philosophe. Comment s'inscrit-elle dans l'objectif du film?

Je suis un homme du vingti√®me si√®cle. Marion Richez s'inscrit plut√īt dans le monde pr√©sent et futur m√™me si elle a une culture du monde ancien puisqu'elle a √©tudi√© les auteurs anciens en philosophie. Sa recherche porte sur la question du corps habit√© qui n'est pas s√©par√© de l'esprit. Son √©coute, son intelligence, sa beaut√© l'inscrivent dans le champ du sensible.

Son r√īle a √©t√© con√ßu dans le cadre d'un dispositif fictionnel selon lequel un enqu√™teur m√®ne une en-qu√™te sur le terrain. Marion a une forte pr√©sence dans le film. Sa visibilit√© et son investissement permettent aux spectateurs de la suivre, d'avancer avec elle et d'√™tre associ√©s √† sa qu√™te, c'est-√†-dire questionner la r√©sonance de l'oeuvre de Camus dans le monde actuel. Aux √©ditions Gallimard, elle rencontre Boualem Sansal avec lequel elle dialogue. Puis, avant de se retirer, elle lui passe le flambeau. C'est ainsi qu'il prend le relais dans la partie tourn√©e en Alg√©rie.

C'est par la parole de Boualem Sansal que le rapport de Camus à l'Algérie est raconté. Quel est le lien qui unit les deux auteurs?

Le choix de ce personnage s'est impos√© car en plus d'appr√©cier ses √©crits, Sansal fait partie des quelques √©crivain-e-s alg√©rien-ne-s qui reconna√ģt la "dette" de Camus √† l'Alg√©rie. Le lien qui les unit n'est pas seulement litt√©raire. Il est affectif et existentiel. Par ailleurs, Sansal est un √©crivain qui vit une situation d'incompr√©hension comme l'avait √©t√© celle de Camus √† son √©poque.

La partie tourn√©e en Alg√©rie a √©t√© r√©alis√©e selon deux modes de narration. D'une part, il r√©pond aux questions que je lui pose. En ce sens, il joue un r√īle de t√©moin. Et d'autre part, il dialogue avec Jacques Ferrandez qui a adapt√© sous forme de bande dessin√©e deux livres de Camus: en 2009, la nouvelle "L'H√īte" (1957) et en 2013, le roman "L'Etranger" (1942). J'ai √©galement utilis√© cette m√©thode dans la sc√®ne qui montre Denis Salas et Antoine Garapon √† l'Ecole de la Magistrature se livrer √† un questionnement mutuel et √† un √©change relatif √† la question de la justice et de la peine de mort.

Le film prend l'allure d'une investigation à partir de deux notions camusiennes: l'Absurde et la Révolte. Qu'est ce qui explique ce choix?

Ces deux notions font partie de deux cycles importants dans l'oeuvre camusienne. Le premier connu sous le vocable de "l'Absurde" est structur√© autour de la figure de Sisyphe. Il est compos√© du roman l'Etranger (1942), de l'essai "Le Mythe de Sisyphe" (1942), des pi√®ces de th√©√Ętre "Caligula" (1944) et "Le Malentendu" (1944). "L'Absurde" est le divorce entre le d√©sir de l'homme et le silence ou la non-r√©ponse du monde. Il "peut frapper n'importe quel individu au coin de n'importe quelle rue". Cette id√©e pr√©sente chez Franz Kafka est valable aujourd'hui comme elle l'√©tait hier.

La R√©volte n'annule pas l'Absurde mais il en ressort. Repr√©sent√© par la figure de Prom√©th√©e, le cycle de la "R√©volte" est compos√© du roman "La Peste" (1947), des pi√®ces de th√©√Ętre "L'Etat de si√®ge" (1948) et "Les justes" (1949) et de l'essai "L'homme r√©volt√©" (1951). L'id√©e de r√©volte signifie le refus d'accepter notre sort, les massacres, la d√©ch√©ance, les r√©volutions sanguinaires, les terrorismes, la violence, les meurtres d'Etat, la torture. Cette id√©e est de mon point de vue tr√®s importante. Camus a entam√© un troisi√®me cycle sous l'√©gide de "N√©mesis", d√©esse qui repr√©sente pour lui la juste mesure. Et d'ailleurs Tipaza s'inscrit comme lieu symbolique de la mesure et de l'entente avec le monde. Le film se termine √† Tipaza car ce lieu annonce une id√©e pr√©conis√©e dans "la Pens√©e de Midi": l'amour. La phrase camusienne est d'ailleurs grav√©e sur la st√®le d√©di√©e √† son auteur: "Le droit d'aimer sans mesure". Il faut une mesure √† la violence, √† la r√©volution. Mais aussi bien pour Camus que pour Saint Augustin d'Hippone (354-430), il faut aimer sans mesure.

Vous mettez l'accent sur la voix de Camus lisant ses textes. Qu'est ce qui justifie la mise en scène de sa voix au détriment de son image?

La s√©paration entre la voix et l'image est un proc√©d√© que beaucoup de cin√©astes utilisent. La voix est une image en quelque sorte. Celle de Camus a une forte pr√©sence et une touche tr√®s personnelle. Quand il lit "L'Etranger", on ne le voit pas mais sa voix laisse transpara√ģtre une image de lui dans cet exercice de lecture. Il a une attitude naturelle contrairement √† l'image que l'on a de lui √† travers les interviews t√©l√©vis√©es, o√Ļ l'on sent qu'il adopte un comportement, disons... appliqu√©. J'aurai souhait√© int√©grer dans le film un document visuel du discours de Su√®de lors de la remise du prix Nobel en 1957 car c'est un texte tr√®s inspir√©. Cependant, nous ne disposons que de documents sonores et de quelques photos.

Quel r√īle la pens√©e de Camus peut-elle avoir de nos jours?

L'oeuvre de Camus inspire. C'est un auteur qui a réfléchi à des sujets en lien avec son temps.

Cependant, sa pens√©e a plusieurs temps. Car si elle est rattach√©e au pass√©, elle est dans le pr√©sent et sera dans le futur. C'est en ce sens que sa pens√©e est multi-temporelle. Le film met en sc√®ne la parole du philosophe Edgar Morin car il est attentif au pr√©sent. La d√©dicace √† St√©phane Hessel, qui aimait beaucoup Camus, ob√©it au m√™me objectif. Tout au long de ses ann√©es de lutte et malgr√© son √Ęge, il a tent√© de trouver des solutions aux probl√©matiques actuelles. Comme le dit si bien Robert Badinter, Camus restera un esprit phare bien au-del√† de son temps et du n√ītre. Il n'est pas un ma√ģtre √† penser, mais un esprit qui √©veille.

Le film évoque les insurrections tunisiennes et les migrant-e-s qui tentent de passer en Europe à partir de la Grèce. Comment ces événements s'inscrivent-ils dans la pensée camusienne?

La notion de révolte telle que forgée par Camus s'applique parfaitement à l'insurrection tunisienne. Elle est une révolte non violente visant un changement dans le sens de l'édification d'une société qui se caractérise par une ouverture démocratique, la revendication de droits égalitaires, des libertés individuelles, civiques... Mais ceci est aujourd'hui mis en cause et en danger. Je voulais témoigner de ce qui se passe dans ce pays. Et comme on ne pouvait pas tourner en Tunisie pour plusieurs raisons, j'ai eu recours aux images d'archives et au témoignage de Sophie Bessis, historienne et journaliste née en Tunisie, qui milite pour les droits de l'homme et des femmes.

Concernant les migrant-e-s, la Grèce est l'une des portes d'entrée en Europe. Leur tentative de passage est un éternel recommencement. Ils essayent de passer. Ils sont rejetés. Ils reviennent et essayent encore et encore. C'est en ce sens qu'ils font un travail sisyphien.

Comment s'est déroulé le tournage en Algérie?

Notre producteur alg√©rien "Djinn Production" s'est charg√© des autorisations pour filmer √† Alger et √† Tipaza. Nous n'avons pas eu de difficult√©s majeures. Nous avons tourn√© √† Belcourt, dans un caf√© o√Ļ les gens √©taient tr√®s gentils. Le march√© de Bab El Oued est le seul endroit o√Ļ on nous a conseill√© de ne pas trop nous attarder. Je suis tr√®s content que le film soit projet√© en Alg√©rie par l'Institut fran√ßais. J'esp√®re qu'il y aura du monde. Je souhaite cependant qu'il soit vu plus largement dans ce pays car je pense qu'il peut int√©resser les Alg√©rien-ne-s.

"Quand Sisyphe se révolte", réalisation: Abraham Ségal / montage: Dominique Barbier / production: Films en Quête / Coproduction: Zeugma Films (Paris), Djinn productions (Alger), Minimal Film (Athènes) / 90 minutes, novembre 2013.
Le documentaire sera projeté à l'Institut français, le mercredi 04 décembre, à 18 h 30, suivi d'un débat en présence du réalisateur et de la monteuse, Dominique Barbier.

Note biographique
Abraham S√©gal est r√©alisateur de films documentaires depuis une quarantaines d'ann√©es. Apr√®s avoir √©tudi√© l'histoire et la philosophie √† l'Universit√© h√©bra√Įque de J√©rusalem, il se rend √† Paris o√Ļ il entame des √©tudes de cin√©ma. Il a fond√© et anim√© le cin√©-club universitaire √† J√©rusalem (1959-1962). A Paris, il √©crit dans plusieurs revues de cin√©ma et anime le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir et l'association "Antipsychiatriques" Trames - le festival ¬ęFilms et Folies¬Ľ (1986-1987).

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