Nadia Agsous

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Pour un islam dit inclusif

Publication: 20/12/2013 10h44

Ludovic Lotfi Mohamed Zahed est imam, doctorant en anthropologie du fait religieux à l'EHESS autour du thème de l'islam et homosexualité. Il est coordinateur international de CALEM - la confédération des associations LGBT, Euro-Africaines ou Musulmanes - et a été fondateur et porte-parole de l'association des homosexuel-le-s musulman-e-s de France HM2F. Il prône un Islam d'ouverture.

Les principes qui caractérisent sa pensée et animent ses actions sont pétris d'humanisme, d'acceptation de l'autre dans sa singularité, dans ses choix de vie, moraux, sexuels: "tolérance", "laïcité", "égalité des droits des minorités". L'entretien qui suit propose une immersion dans cet Islam dit inclusif.

Vous préconisez un "Islam inclusif " par opposition à un "Islam exclusif". Dans quelle acception ce terme est-il employé?

C'est un terme qui met en avant le fait que selon nous, par nature, une religion de paix telle que l'islam, inclut en son sein - et de manière universelle - l'ensemble des êtres humains, sans distinction de race, de couleur de peau, de sexe, de genre ou d'orientation sexuelle.

Vous mettez en avant la dimension "universaliste" et humaniste de l'Islam que vous définissez comme une tradition qui prône "l'auto-définition et l'autodétermination". Le respect de la liberté individuelle est-il possible en Islam?

Islam en arabe signifie être en paix. C'est une forme grammaticale qui fait référence à un processus en devenir théoriquement basé sur la connaissance de soi et des autres et sur le respect proactif de la diversité. Par conséquent, la connaissance de l'islam, en particulier la représentation que tentent d'en dresser les "nouvelles théologies islamiques", peut contribuer à combattre pacifiquement l'homophobie, la lesbophobie, la biphobie, la transphobie en encourageant chaque individu à trouver en lui, en elle, l'interprétation la plus juste du message divin pour notre humanité.

En cela, la connaissance de la théologie islamique de la libération, et en particulier l'apport des activistes et des intellectuel-les LGBT ou féministes, peut en la matière apporter une plus-value à la conscience humaine. En un mot, le Tawhid islamique peut permettre aux individus appartenant de fait à une minorité sexuelle ou non à mieux vivre et à s'assumer; l'islam n'est pas un facteur d'oppression mais d'émancipation qui encourage "l'autodéfinition et l'autodétermination".

Au moment de son avènement, l'Islam fut une véritable révolution sans cesse renouvelée. Il l'est encore pour nous qui nous décrivons - parce qu'il faut bien utiliser des catégories taxonomiques bien que réductrices - musulman-es progressistes et inclusifs/ves. C'est la tradition de l'ijtihad (l'effort de réflexion) que nous revivifions.

De votre point de vue, c'est la version "puritaine" du Coran qui rejette l'homosexualité. Quelles sont les motivations de cette interprétation homophobe et exclusive du texte coranique en matière de sexualité?

Selon la plupart d'entre nous, l'islam n'existe pas en tant que tel. C'est un idéal, une philosophie de vie, une tradition liturgique qu'il nous faut nous approprier à chaque génération; une religion vivante, qui respire, en perpétuelle évolution: comme l'a dit le Prophète (asws): "Chaque siècle, Allah enverra ceux/celles qui revivifieront la religion" (1). Et précisément, après des siècles de relative tolérance dans le monde arabo-musulman envers ce que l'on qualifie aujourd'hui de "minorités sexuelles"(2), il semble que l'on assiste à une véritable chasse aux sorcières.

Pourtant, nulle part dans le Coran et dans la tradition, la Sunna, l'homosexualité ou la transsexualité ne sont condamnées en tant que telles. Comme le rappelait l'imam Tareq Oubrou à l'Assemblée Nationale Française en 2010: le terme Mithlya djansiya (homosexualité, en arabe) n'est jamais cité dans le Coran. Il y est certes fait mention de pratiques sexuelles violentes, dominatrices, inhumaines pratiquées par le peuple de Sodome et Gomorrhe, entre autres pratiques criminelles qui n'ont rien à voir avec l'homosexualité: viols rituels, vols, refus d'hospitalité à des étrangers venant du désert, meurtres, etc. (3).

Face à la tolérance des premiers musulmans vis-à-vis de la diversité des genres et des sexualités, les plus homophobes et transphobes, afin de justifier leurs préjugés, ont à une époque tenté de ne garder que les passages qui les intéressent, voire même de créer des hadiths mensonges, dits "apocryphes", inventés parfois des siècles après la mort du Prophète, comme celui-ci: "Si vous trouvez deux homosexuels en train d'avoir des relations sexuelles, tuez l'actif et le passif". Des mensonges homophobes et transphobes qui sont opposés à l'exemple vivant de notre bien-aimé Prophète qui, selon la tradition islamique, auraient accueilli à bras ouverts chez lui, parmi ses femmes et ses enfants, ceux que qualifiait à l'époque de mukhannathuns: des hommes efféminés, sans désir envers les femmes, qui s'habillaient de couleurs colorées et qui chantaient et jouaient de la musique.

Et lorsque l'un des compagnons du Prophète a voulu exécuter l'un de ces hommes, appartenant à une classe sociale certes subalterne mais tolérée, à la sexualité et au genre respecté par le Prophète lui-même, ce dernier lui a dit ceci: "J'ai interdit que l'on tue les gens qui prient", utilisant en cela le symbole magnifique qu'est celui de l'égalité entre tous-tes les musulman-es durant la prière.

Ces mensonges, à propos de la soi-disant obligation de tuer les homosexuel-les et les transsexuel-les ont d'ailleurs été inventés pour certains, toujours selon la tradition islamique la plus orthodoxe, par des hommes efféminés qui, eux-mêmes, refoulaient visiblement leur statut social particulier, subalterne, tout juste toléré, et qui étaient décrits par certaines femmes du Prophètes comme des "menteurs". Ces derniers ont tenté d'imposer une représentation très dogmatique et extrémiste de la religion, alors que le Coran nous encourage à une grande tolérance en matière de diversité des genres humains.

Les versets de la sourate qui nous parle du voyage céleste qu'a accompli Mahomet en passant par Jérusalem nous parle de shakilat, un terme qui pourrait être traduit par "nature profonde sur laquelle l'individu a été façonnée" ou encore "identité de genre". C'est une interprétation certes bien plus moderne et progressiste que celle que veulent imposer les plus dogmatiques des musulmans.

Seul Dieu sait pourquoi il nous a créé ainsi, et pourquoi chacun et chacune agit de telle ou telle manière, en fonction de son genre ou de sa sexualité. Nous pourrions parler aussi des versets du Coran qui nous exhortent à respecter les "hommes qui n'ont pas les attributs de la masculinité" ou encore les "femmes qui ne veulent pas se marier", etc. Respect et tolérance sont donc les maîtres mots en matière de genre et de sexualité ; les appels au crime, au nom de notre belle religion, ne sont que des mensonges et des "détournements sémantiques" comme les décrivent certains intellectuel-els français.

Pour promouvoir l'égalité en matière de genre et de sexualité, vous avez crée la première mosquée dite inclusive, "El Tawhid" (l'Unicité). Quels sont les principes qui régissent ces jumu'as inclusives?

La médiatisation aidant et malgré les risques encourus, nous avons été sollicité de plus en plus afin d'organiser des jumu'a inclusives, des prières sur des morts transsexuel-les, des mariages gays ou hétérosexuels interconfessionnels, etc. J'étais devenu un imam, mais sans lieu déterminé ni communauté organisée pour faire le job. Aujourd'hui ce n'est plus le cas, avec la création à Paris de la première mosquée inclusive d'Europe.

Nos principes, dits "humanistes", ne font en réalité que mettre en exergue des principes consacrés par la tradition islamique, qui aujourd'hui doivent être dépoussiérés, en raison notamment de violences géopolitiques, idéologiques toujours, qui tendent a imposer une représentation dogmatique, fasciste, totalitaire de notre tradition spirituelle. A Paris, le cycle des jumu'as inclusives et la formation d'imam-es inclusifs continue. Je suis désormais en Afrique du Sud afin de créer un centre d'accueil et de formation plus solide et durable encore, inch'Allah.

Notes

(1) "Man youdjadidou laha dinaha&", cité par Tarik Ramadan dans son ouvrage "Islam, la réforme radicale: Ethique et libération". Presses du Chatelet, en 2010.

(2) Rouayheb, K. (2010). "L'amour des garçons en pays arabo-islamique. XVIe-XVIIIe siècle", p.36. Epel.

(3) Coran: 7.80-84, 11.69-83,15.51-77, 21.71-75, 22.42-43, 25.40, 26.159-175, 27.54-58, 29.28-35, 37.133-138, 50.12-13, 54.32-40 37, 66.10. Ces versets ne parlent pas d'amour, mais de shahwa : un désir ardent, malsain, voir destructeur de la part d'hommes dominateurs qui s'appropriaient la virginité d'autrui, en délaissant chez eux ce que le Coran décrit comme nisaoukoum : leurs propres femmes. Là on le voit bien, nous sommes très loin de l'homosexualité en tant que telle, sans compter que le Coran ne parle jamais d'homosexualité féminine, alors même qu'il nous apprend que la propre femme du prophète Lot, à Sodome Et Gomorrhe, fut tuée en raison de ses pratiques condamnables, alors même qu'elle n'était pas un "homme homosexuel", bien entendu que non. Il est donc évident, après une étude systématique et objective de ces verstes du Coran, que la condamnation ne vise pas l'homosexualité mais bien la violence, qu'elle soit sexuelle ou pas d'ailleurs. Voir Kugle, S. (2010). "Homosexuality in Islam", One World, USA.


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