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Partage d'un étonnement

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Alger. Entre ombre et lumi√®re. Entre pass√© et pr√©sent. Un voyage initiatique o√Ļ les bruits de la vie qui bout et le silence qui √©treint la ville structurent le regard attentif de Mohamed Lakhdar Tati, r√©alisateur du documentaire "Joue √† l'ombre" qui propose un regard nouveau sur Alger, cette ville qui bat au cŇďur de son CŇďur.

N. Agsous: "Joue à l'ombre" est un récit filmé de la ville d'Alger. Comment est née l'idée de ce film?

M. L. Tati: C'est l'histoire d'un étonnement. En 2002, j'ai été vivre à Paris, ville qui a chahuté ma conception d'Alger. Lorsque j'y retournais, je m'étonnais de la manière dont l'espace est occupé. L'idée d'un film faisait son chemin. Je découvrais que Alger, qui avait été conçue par des Français pour des Français, est de nos jours habitée par des Algériens qui ont essayé de s'adapter à l'espace pour l'adapter, plus tard, à leur conception d'occupation spatiale.

Mohamed Lakhdar Tati
ml tati

L'ombre et la lumière sont omniprésents dans l'espace public et privé. Quelle est la fonction de ces deux éléments?

L'ombre fait partie de la culture alg√©roise. Elle a une valeur esth√©tique capitale. La Casbah d'Alger a √©t√© pens√©e et r√©fl√©chie par rapport √† l'ombre. La lumi√®re est le partenaire de l'ombre. Elle lui donne la r√©plique, la forme, la d√©coupe afin de la mettre en valeur. Elle a un r√īle de t√©moin.

Le passé est mis en évidence par la carte postale, moyen de communication populaire en vogue au XIXe et une partie du XXe siècles. Pourquoi le retour au passé par ce biais?

Le retour au pass√© permet de comprendre notre fa√ßon de vivre et d'occuper la ville. Le recours √† la carte postale s'est impos√© √† moi. Depuis quelques ann√©es, on assiste √† un engouement pour les cartes postales de la p√©riode coloniale qui sont devenues le symbole du pass√© voire un lieu de m√©moire. Ce comportement r√©v√®le une attitude ambigu√ę √† l'√©gard de cette √©poque. Et d'ailleurs l'expression "Alger el kadima" est une sorte de carte postale traduite en paroles. Elle exprime un sentiment nostalgique vis-√†-vis de ces ann√©es l√†.

Quel est l'intérêt des témoignages des gens ordinaires ?

Ces témoignages permettent d'avoir une photographie de la vie quotidienne et des lieux dans une temporalité donnée. C'est un moyen de saisir les représentations des colons de la ville d'Alger, la manière dont ils ont pensé et occupé cette ville et comment ils s'adaptaient à sa topographie.

Que représente le témoignage de Karl Marx?

Karl Marx était un "hiverneur". Il était malade et les médecins lui avaient conseillé d'aller passer l'hiver à Alger. Mais cette année là, l'hiver était épouvantable. Marx a eu une correspondance avec F. Engels et ses filles. Il signait "Old Maure" (Le vieux Maure). Il avait un regard très fin sur les Maures. Il était curieux et essayait de comprendre leur façon de se tenir, de se mouvoir. Il a décrit l'élégance de leur manière de se vêtir. Ses propos sur les Maures étaient très respectueux.

Deux architectes français, Le Corbusier et Fernand Pouillon sont cités dans votre film. Quel était le projet Le Corbusien pour Alger?

Le Corbusier √©tait fascin√© par Alger. Il avait propos√© un r√©am√©nagement urbain en voulant construire des autoroutes qui survoleraient la Casbah et une grande tour, de l'Amiraut√© √† Bouzar√©ah. Le plan OBUS √©tait un projet urbain et technique qui ne prenait pas en compte l'humain. Mais le discours de Le Corbusier sur la Casbah √©tait pertinent. Il recommandait de ne pas reconstituer le style arabe, cette construction avec de petites fen√™tres et des fa√ßades tourn√©es vers l'ext√©rieur. Il pr√©conisait cependant la reproduction du confort, de la fra√ģcheur, de l'ombre, de la vue √† volont√©...

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Maquette du quartier de la Marine. établie en 1931 par Le Corbusier

Quelles sont les réalisations de F. Pouillon?

Cet architecte est arriv√© en Alg√©rie √† la demande du gouverneur de l'√©poque. Car il fallait absolument trouver une solution √† la crise de logement qui co√Įncidait avec la mont√©e de la revendication nationaliste. En raison du caract√®re urgent de la demande, il avait propos√© une construction au moindre co√Ľt. Il avait veill√© √† int√©grer dans sa conception architecturale la population autochtone.

Vous filmez les femmes dans leur univers int√©rieur. La cam√©ra ne montre pas leur visage mais plut√īt le bas de leurs robes et leurs pieds. N'y a-t-il pas un respect de la "horma" (pudeur)?

Les intérieurs sont filmés du point de vue d'un enfant. J'ai vraiment cherché une douceur et une poésie dans les intérieurs. La caméra est très basse. Elle filme tout l'espace: le carrelage, les meubles, les murs, l'ombre... La "horma", je la regarde lorsque je filme les femmes qui discutent entre elles sur les balcons, lieu intermédiaire entre le dedans et le dehors. Je ne la respecte pas, ne la perpétue pas mais je m'en étonne.

Les rideaux sur les balcons servent à protéger de la lumière du jour et de la chaleur mais également du regard extérieur...

Lorsqu'il n'y a pas de rideaux, la lumière et le regard glissent vers l'intérieur. Avec les rideaux, on prive l'espace intérieur du regard de l'autre, de la chaleur et de la lumière créant ainsi une atmosphère féminine qui évoque l'ombre, le mystère, le caché. Cette ambiance est très érotique.

La caméra s'attarde sur le jeu des enfants dans les rues. Certains vont jusqu'à compromettre leur sécurité sans que les adultes n'interviennent. N'encourent-ils pas un danger?

La notion de danger vient du regard qui juge. Ces situations o√Ļ les enfants jouent dans les rues de leurs quartiers me faisaient rappeler mon enfance. Avec les petits voisins, nous √©tions livr√©s √† nous-m√™mes. Nous nous battions. Nous nous faisions mal. Mais nous nous construisions. Est-ce suffisant pour devenir des citoyens? Il faut probablement plus pour structurer une personnalit√©.

Le film est ponctué de silence qui se déroule comme un long poème qui raconte l'épopée de la ville. Est ce un choix délibéré ?

Le récit se construit sous l'effet de la tension qui se crée à partir des images porteuses de messages et de son et non d'un discours préalablement construit. Je voulais rendre poétique la chose la plus banale, par le silence, les images, les scènes quotidiennes et l'ombre, porteuse de poésie et d'esthétique ou encore ces enfants qui jouent dans les rues loin du regard des adultes, cette femme qui étend son linge et répète inlassablement la même gestuelle, ces femmes qui marchent dans la rue, vite, ces hommes attablés dans un café. Ils ne savent pas quoi faire de leur vie. Le silence est pesant.

jouealombre
Image de "Joue à l'ombre"

Cette démarche peut déstabiliser le regard qui est habitué à "un prêt à voir". Cherchez-vous à inciter les spectateurs à devenir des acteurs à part entière ?

Cette passivit√© qu'on cr√©e chez le spectateur n'est pas ma d√©marche. La personne qui regarde est avant tout une intelligence. J'essayer d'√©veiller sa conscience. Mon film ne propose pas une vue d'ensemble de la ville d'Alger. Je n'ai pas film√© des symboles que tout le monde conna√ģt. Mon film est une invitation √† partager un √©tonnement. Il cherche √† susciter un nouveau regard sur la ville d'Alger. La cr√©ation artistique doit revendiquer une pluralit√© de regards. Pour aiguiser le regard des Alg√©rien(ne)s sur eux-m√™mes, il faut d'abord aiguiser celui des cr√©ateurs et des cr√©atrices.

Joue à l'ombre (2007), film documentaire algéro-français de Mohamed Lakhdar Tati