Nadia Agsous

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Partage d'un étonnement

Publication: 23/07/2013 15h13

Alger. Entre ombre et lumière. Entre passé et présent. Un voyage initiatique où les bruits de la vie qui bout et le silence qui étreint la ville structurent le regard attentif de Mohamed Lakhdar Tati, réalisateur du documentaire "Joue à l'ombre" qui propose un regard nouveau sur Alger, cette ville qui bat au cœur de son Cœur.

N. Agsous: "Joue à l'ombre" est un récit filmé de la ville d'Alger. Comment est née l'idée de ce film?

M. L. Tati: C'est l'histoire d'un étonnement. En 2002, j'ai été vivre à Paris, ville qui a chahuté ma conception d'Alger. Lorsque j'y retournais, je m'étonnais de la manière dont l'espace est occupé. L'idée d'un film faisait son chemin. Je découvrais que Alger, qui avait été conçue par des Français pour des Français, est de nos jours habitée par des Algériens qui ont essayé de s'adapter à l'espace pour l'adapter, plus tard, à leur conception d'occupation spatiale.

Mohamed Lakhdar Tati
ml tati

L'ombre et la lumière sont omniprésents dans l'espace public et privé. Quelle est la fonction de ces deux éléments?

L'ombre fait partie de la culture algéroise. Elle a une valeur esthétique capitale. La Casbah d'Alger a été pensée et réfléchie par rapport à l'ombre. La lumière est le partenaire de l'ombre. Elle lui donne la réplique, la forme, la découpe afin de la mettre en valeur. Elle a un rôle de témoin.

Le passé est mis en évidence par la carte postale, moyen de communication populaire en vogue au XIXe et une partie du XXe siècles. Pourquoi le retour au passé par ce biais?

Le retour au passé permet de comprendre notre façon de vivre et d'occuper la ville. Le recours à la carte postale s'est imposé à moi. Depuis quelques années, on assiste à un engouement pour les cartes postales de la période coloniale qui sont devenues le symbole du passé voire un lieu de mémoire. Ce comportement révèle une attitude ambiguë à l'égard de cette époque. Et d'ailleurs l'expression "Alger el kadima" est une sorte de carte postale traduite en paroles. Elle exprime un sentiment nostalgique vis-à-vis de ces années là.

Quel est l'intérêt des témoignages des gens ordinaires ?

Ces témoignages permettent d'avoir une photographie de la vie quotidienne et des lieux dans une temporalité donnée. C'est un moyen de saisir les représentations des colons de la ville d'Alger, la manière dont ils ont pensé et occupé cette ville et comment ils s'adaptaient à sa topographie.

Que représente le témoignage de Karl Marx?

Karl Marx était un "hiverneur". Il était malade et les médecins lui avaient conseillé d'aller passer l'hiver à Alger. Mais cette année là, l'hiver était épouvantable. Marx a eu une correspondance avec F. Engels et ses filles. Il signait "Old Maure" (Le vieux Maure). Il avait un regard très fin sur les Maures. Il était curieux et essayait de comprendre leur façon de se tenir, de se mouvoir. Il a décrit l'élégance de leur manière de se vêtir. Ses propos sur les Maures étaient très respectueux.

Deux architectes français, Le Corbusier et Fernand Pouillon sont cités dans votre film. Quel était le projet Le Corbusien pour Alger?

Le Corbusier était fasciné par Alger. Il avait proposé un réaménagement urbain en voulant construire des autoroutes qui survoleraient la Casbah et une grande tour, de l'Amirauté à Bouzaréah. Le plan OBUS était un projet urbain et technique qui ne prenait pas en compte l'humain. Mais le discours de Le Corbusier sur la Casbah était pertinent. Il recommandait de ne pas reconstituer le style arabe, cette construction avec de petites fenêtres et des façades tournées vers l'extérieur. Il préconisait cependant la reproduction du confort, de la fraîcheur, de l'ombre, de la vue à volonté...

alger marine
Maquette du quartier de la Marine. établie en 1931 par Le Corbusier

Quelles sont les réalisations de F. Pouillon?

Cet architecte est arrivé en Algérie à la demande du gouverneur de l'époque. Car il fallait absolument trouver une solution à la crise de logement qui coïncidait avec la montée de la revendication nationaliste. En raison du caractère urgent de la demande, il avait proposé une construction au moindre coût. Il avait veillé à intégrer dans sa conception architecturale la population autochtone.

Vous filmez les femmes dans leur univers intérieur. La caméra ne montre pas leur visage mais plutôt le bas de leurs robes et leurs pieds. N'y a-t-il pas un respect de la "horma" (pudeur)?

Les intérieurs sont filmés du point de vue d'un enfant. J'ai vraiment cherché une douceur et une poésie dans les intérieurs. La caméra est très basse. Elle filme tout l'espace: le carrelage, les meubles, les murs, l'ombre... La "horma", je la regarde lorsque je filme les femmes qui discutent entre elles sur les balcons, lieu intermédiaire entre le dedans et le dehors. Je ne la respecte pas, ne la perpétue pas mais je m'en étonne.

Les rideaux sur les balcons servent à protéger de la lumière du jour et de la chaleur mais également du regard extérieur...

Lorsqu'il n'y a pas de rideaux, la lumière et le regard glissent vers l'intérieur. Avec les rideaux, on prive l'espace intérieur du regard de l'autre, de la chaleur et de la lumière créant ainsi une atmosphère féminine qui évoque l'ombre, le mystère, le caché. Cette ambiance est très érotique.

La caméra s'attarde sur le jeu des enfants dans les rues. Certains vont jusqu'à compromettre leur sécurité sans que les adultes n'interviennent. N'encourent-ils pas un danger?

La notion de danger vient du regard qui juge. Ces situations où les enfants jouent dans les rues de leurs quartiers me faisaient rappeler mon enfance. Avec les petits voisins, nous étions livrés à nous-mêmes. Nous nous battions. Nous nous faisions mal. Mais nous nous construisions. Est-ce suffisant pour devenir des citoyens? Il faut probablement plus pour structurer une personnalité.

Le film est ponctué de silence qui se déroule comme un long poème qui raconte l'épopée de la ville. Est ce un choix délibéré ?

Le récit se construit sous l'effet de la tension qui se crée à partir des images porteuses de messages et de son et non d'un discours préalablement construit. Je voulais rendre poétique la chose la plus banale, par le silence, les images, les scènes quotidiennes et l'ombre, porteuse de poésie et d'esthétique ou encore ces enfants qui jouent dans les rues loin du regard des adultes, cette femme qui étend son linge et répète inlassablement la même gestuelle, ces femmes qui marchent dans la rue, vite, ces hommes attablés dans un café. Ils ne savent pas quoi faire de leur vie. Le silence est pesant.

jouealombre
Image de "Joue à l'ombre"

Cette démarche peut déstabiliser le regard qui est habitué à "un prêt à voir". Cherchez-vous à inciter les spectateurs à devenir des acteurs à part entière ?

Cette passivité qu'on crée chez le spectateur n'est pas ma démarche. La personne qui regarde est avant tout une intelligence. J'essayer d'éveiller sa conscience. Mon film ne propose pas une vue d'ensemble de la ville d'Alger. Je n'ai pas filmé des symboles que tout le monde connaît. Mon film est une invitation à partager un étonnement. Il cherche à susciter un nouveau regard sur la ville d'Alger. La création artistique doit revendiquer une pluralité de regards. Pour aiguiser le regard des Algérien(ne)s sur eux-mêmes, il faut d'abord aiguiser celui des créateurs et des créatrices.

Joue à l'ombre (2007), film documentaire algéro-français de Mohamed Lakhdar Tati
 
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