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Ouyoun Mahmoud, les yeux de Mahmoud

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Mahmoud Darwich est décédé le 9 août 2008. Cinq ans déjà! Et à quelques années de sa disparition subite, je ne peux m'empêcher de penser à lui. Lorsque je lis sa poésie, un véritable cabaret de tendresse et de douceur, l'image encore vivante de notre première rencontre vient adoucir le sentiment de tristesse qui étreint mon cœur.

C'était en octobre 2007. Comme si cela datait d'aujourd'hui.

La Maison de la poésie de Paris avait, dans le cadre du Festival d'Automne, organisé des soirées en hommage au poète de l'Absence et de la Présence. À mon arrivée dans ce lieu, M. Darwich était assis. Il discutait avec un homme. Timide et un peu émue, je me suis approchée de lui. Lentement. Doucement. À l'image d'une petite fille qui ose à peine. Je l'ai regardé dans les yeux et me suis présentée. Sans gêne. Sans honte. La peur avait soudain disparu. Comme par enchantement!

- "Je suis Algérienne. Je vis à Paris et j'écris pour un journal algérien", avais-je alors annoncé.
- "L'Algérie? répondit-il, un sourire au coin des lèvres. Ya ahlan bi El Djazair", avait-il alors ajouté ("bienvenue à l'Algérie").

Et en un laps de temps, il me raconta ce qu'il avait vécu dans ce pays pour lequel il nourrissait une profonde fascination et une immense reconnaissance. Puis nous parlâmes de sa poésie. Au premier regard, Mahmoud Darwich m'avait paru très fatigué. Je le sentais exténué. Il y avait dans ses yeux un air de tristesse. Son regard à la fois tendre et fatigué remua mes entrailles. Et me fit prendre conscience de l'existence d'une complicité dont la nature m'échappait totalement.

Ce n'est que plus tard, dans la soirée, en l'écoutant déclamer de manière majestueuse ses poèmes dans une salle comble, que je compris que son regard contenait une douleur indescriptible, innommable. J'ai cru percevoir dans ses yeux l'expression d'un homme blessé dans le plus profond de sa mémoire; un être qui a traversé les tempêtes qui ont chamboulé son champ intérieur; un homme qui a tutoyé les défaites, les déceptions, les blessures.

En le regardant, en lui parlant, je me suis alors reconnue dans son regard qui parlait de mon Exil, de mes errances. En le regardant vivre dans l'espace du verbe et de la magie, je me suis alors perdue dans son regard profond et doux qui venait discrètement bouleverser le mien. Je l'ai laissé faire. Pour mieux me retrouver. Et en me retrouvant, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir des larmes aux yeux car en cet instant d'extase, ma mémoire visuelle me propulsa au pays de ma naissance, la terre de mes commencements qui ne cesse de se débattre dans des déambulations schizo-parano-ancestrales.

Une pensée vive aux miens restés en Algérie. Une pensée affectueuse et nostalgique à tous et toutes les Palestinien-ne-s qui vivent à genoux à Gaza, à Hama, à Souf, à Beddawi.... À Wassim, Souha, Mahmoud, Oum Mariam, Abou Wassim et bien d'autres qui vivent dans le camp de Chatila (Beyrouth). Lieu de refuge qui prend l'allure d'un univers clos, chargé de détritus faisant l'effet d'un électrochoc. Lieu de vie où les ruelles étroites et ombrageuses, les habitations construites en verticale et les murs chargés de dessins et d'écritures symbolisant la vie du camp et les préoccupations des habitants donnent au visiteur non averti, une sensation d'étouffement, de malaise et de profonde tristesse.

Mahmoud Darwich? Un véritable gentleman! De la courtoisie, de la sobriété, le sens du respect de l'autre. Ses yeux étaient beaux. Son regard était doux et troublant. Et à la fin du spectacle, je n'ai pu m'empêcher de lui dire que c'était très beau. Et en me regardant droit dans les yeux, il me dit en langue arabe:
- "Min' el che'ir am' el chaiir" ("Qui? La poésie ou le poète?")
Et n'ayant pu résister à ce charme fou qui se dégageait de ce sourire étoilé et de ces mots qui ruisselaient de ses lèvres, je répondis:
- "Les deux".
"Oh, quelle audace!", me suis-je alors surprise à penser. À ce moment là, j'aurai donné n'importe quoi pour me perdre dans les bras du concepteur du merveilleux poème d'amour "Rita wa El boundoukiya" ("Rita et le fusil"), cette histoire d'amour inachevée. Ratée. Et empêchée qu'il ne cesse de chanter du fond de son monde souterrain. Oh, cette impossibilité qui...
-"Ah Rita entre nous, mille oiseaux mille images d'innombrables rendez-vous criblés de balles..."
Oui ! Me perdre dans les bras de cet homme, symbole d'un mythe. Et me réfugier dans la légèreté de l'âme des ces vers qui m'entraînent malgré moi vers cette sensation vertigineuse de liberté. L'apesanteur!

Mahmoud Darwich...

Le Poète! Ce visionnaire lucide! Ce révolutionnaire de la langue! Ce génie du sens! Ce magicien du verbe! Ce "Majnoun el Harf wa el kalam"(fou de la lettre et du verbe). Ce poète! Mais où est-il donc?
Il était là. Là. Tout près de nous. Là. Et pourtant loin. Là. Et pourtant partout. En Palestine. A Paris. A Tunis. A Beyrouth, A Alger... Il était là. Vivant parmi nous et avec nous même si nous le savions "Absent". Et malgré son Absence, nous le sentions éternellement "Présent".

Une Présence par le verbe. Par la musique poétique. Par la poésie musicale. Une présence symbolique certes. Mais une Présence qui marque. Qui marche et court pour se perdre dans nos cœurs. Dans nos têtes. Dans nos rêves. Dans nos fantasmes. Dans nos douleurs. Dans nos souffrances.

Oh, la voix du poète et sa litanie...

À présent, le temps est souple. Le poète ne chante plus. Il s'est tu. Sa voix s'est arrêtée de se mouvoir. Mais elle continuera à nous émouvoir, à nous caresser, à nous embrasser, à nous attrister, à porter la complexité d'une histoire qui continue à courir à perdre haleine dans le dédale de la grande Histoire qui demeure sourde et aveugle aux vicissitudes de tout un peuple qui rêve d'un retour triomphant sur la terre des commencements et des aboutissements.