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Mémoire de l'exode républicain

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Espagne. 1939. A la fin de la guerre civile qui opposa les Républicains aux Nationalistes, des femmes, des hommes accompagnés d'enfants quittent l'Espagne franquiste pour chercher refuge ailleurs. En Algérie, un groupe de réfugiés est accueilli dans des camps établis par l'administration française.

Plus de soixante-dix années plus tard, le réalisateur Mohamed Lakhdar Tati revient sur les traces à peine visibles de ces oubliés de l'Histoire par le truchement d'un film documentaire émouvant qui nous immerge dans l'Algérie d'hier. Et nous offre par la même occasion un coup de projecteur sur le présent de cette terre qui ne finit pas de faire rêver et de tourmenter.

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Mohamed Lakhdar TATI

Qui est la population qui fait l'objet de votre documentaire d'investigation historique? Quel est l'intérêt de lui consacrer un film?

Le film raconte la trajectoire des combattants pour la République espagnole qui ont fui l'Espagne après la défaite des Républicains en 1939.

Cette population était composée de militants socialistes, communistes et anarchistes. Pour défendre l'Espagne contre l'ordre du Général Francisco Franco, des jeunes provenant d'Europe et d'Amérique avaient également formé les Brigades Internationales.

J'ai été très tôt intéressé par ce pan de l'histoire du vingtième siècle qui, de mon point de vue, revêt une importance capitale. J'en étais même fasciné. Et lorsque j'ai découvert que quelques milliers de ces réfugies avaient exilé en Algérie, mon intérêt pour le sujet a décuplé. Le film propose de découvrir le parcours de ces êtres qui ont cherché refuge en Algérie. Cette histoire est très peu connue dans ce pays et ailleurs.

Quelles sont les difficultés les plus importantes lorsqu'on réalise un film qui traite d'un sujet qui ne semble pas intéresser les Algériens et leurs dirigeants?

Les difficultés que l'on rencontre lors de la réalisation d'un documentaire sont de même nature pour presque tous les films. Il faut juste y croire fermement.

Un groupe de personnes rencontrées lors du tournage ne semblaient pas désintéressées par l'idée du film. D'autres, par contre, n'ont manifesté aucun intérêt à ce pan de l'histoire. D'une manière générale, j'avais plutôt l'impression de faire découvrir aux Algériens l'histoire peu connue voire inconnue de la population espagnole qui s'était établie en Algérie.

Les personnes interviewées en Algérie dans le cadre de ce documentaire ont suscité mon attention et mon intérêt car j'avais noté des points communs entre leurs histoires de vie et leurs conditions d'existence et celles des Espagnols réfugiés qui étaient confinés dans les camps. Les similitudes étaient vraiment frappantes.

Ce sujet ne pose-t-il pas la question de l'Histoire et de la Mémoire en Algérie?

L'histoire de ces exilés espagnols mérite d'être traitée aussi bien par des historiens que par des cinéastes. Mais de mon point de vue, l'Histoire prend racine dans le temps présent. Et le présent de ces camps fait partie de cette Algérie qui côtoie ces lieux où les traces restent criardes. Et malgré la myopie des mémoires, la survivance des traces de ces trajectoires de vie est le moyen par lequel l'histoire de ces exilés et ce présent se rencontrent.

Le documentaire se présente sous forme d'un voyage-quête en trois grandes haltes: Djelfa, Alger et Oran. Sur quelles bases s'est opéré le choix de ces trois régions d'Algérie?

Le film reconstitue en quelque sorte le parcours des Républicains espagnols ou du moins une partie de leur trajectoire sur le territoire algérien. Tout au long du film, je fais le chemin inverse de ces exilés. Ils arrivaient à Oran par bateau ou à Béni-Saf clandestinement sur des embarcations de fortune pour être ensuite installés dans des camps situés à la périphérie de ces villes.

Comment avez-vous découvert l'existence des camps des républicains espagnols en Algérie?

C'est lors d'un travail de documentation pour un autre film que j'ai, pour la première fois, pris connaissance de l'histoire des camps des républicains espagnols en Algérie. Cette découverte m'a incité à approfondir mes recherche. C'est ainsi que j'ai découvert les poèmes de Max Aub. Cette trouvaille a été déterminante. "Le journal de Djelfa" est un recueil de poèmes écrit lors de son internement au camp. C'est d'ailleurs sa poésie qui attribue au film une dimension poétique.

Lors d'une scène, la voix de la personne qui explique le schéma du camp où étaient confinés les Espagnols est remplacée par des notes musicales. Quelle est la fonction de la musique dans ce passage?

L'intervention de la musique à ce moment précis du film exprime l'idée de survivance dans une situation tellement improbable. Le stylo tenu par une main tremblante et la mémoire qui se débat avec le temps étaient devenus plus forts que le propos. Le visage de la personnage qui parle est l'élément le plus important de cette séquence. C'est pour moi un visage-mémoire, un visage-carte.

Un air "révolutionnaire" trotte ça et là par le choix de la chanson de Cheik El Imam * et du poème de Max Aub**. Est-ce par ce biais que vous rendez hommage aux réfugiés espagnols et aux Algériens qui témoignent dans le film?

La chanson de Cheik El Imam exprime en filigrane ce que j'aurais aimé dire si je devais résumer le film et ma démarche. Cette chanson fait le lien entre l'histoire des camps des réfugiés espagnols et l'Algérie d'aujourd'hui. Imaginez un croisement en pleine mer de ces exilés espagnols et les "harragas", ces migrants clandestins algériens qui se lancent sur le chemin de l'exil, très souvent, au péril de leurs vies. Au-delà du temps, cette chanson les fait dialoguer. Bien évidemment, l'engagement des républicains espagnols pour la République peut sembler plus important que la cause d'un harraga. La chanson de Cheikh El Imam et la poésie de Max Aub sont un hommage à la bravoure ordinaire face aux difficultés de la vie de ces individus.

Mohamed Lakhdar TATI, "Dans le silence, je sens rouler la terre", France - 2010 - 52 mn - HD Cam - 16/9 Couleur.

* Imam Mohammed Ahmed Issa (1918-1995), chanteur, compositeur égyptien engagé et contestataire. Il fut emprisonné à plusieurs reprises et contraint à l'exil.

** Max Aub Mohrenwitz, dit Max Aub né à Paris en 1903 et décédé en
1972 à Mexico. Il était un homme politique, poète, romancier, dramaturge de langue espagnole.