Nadia Agsous

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L'Île - Al Djazira: Une traversée au cœur de Soi

Publication: 03/10/2013 19h11

A l'aube d'une journée qui s'annonce caniculaire; sur une crique, au bord de la mer calme et apaisante; alors que des âmes endormies rêvent d'horizons lointains et prometteurs, un homme. Accoutré dans une étrange combinaison qui évoque à la fois la mer et l'espace, il s'apprête à arpenter les ruelles de la vieille ville aux murs délabrés, abandonnée aux griffes du temps qui lassèrent inlassablement l'âme de ce lieu chargé de symboles et d'histoires chuchotées dans le souffle du vent. Une atmosphère où domine le mystère qui réveille la curiosité et incite à mille et un questionnements. Une ambiance où l'action du personnage principal est ponctuée par une forte dose de suspense qui tient le spectateur en haleine suscitant de la sympathie pour cet homme venu d'un ailleurs, à la recherche d'une autre vie, sans doute plus clémente que celle qu'il a quittée. Tels sont quelques uns des aspects qui caractérisent "L'île - Al Djazira", le second court-métrage du réalisateur algérien Amin Sidi-Boumediène qui nous invite à nous immerger dans cette fiction aux allures futuristes pourtant profondément ancrée dans la réalité.

boumediene
Amin Sidi-Boumédiène

Qu'évoque le titre de votre film?

Il renvoie à la position du personnage, qui a "échoué" sur une île et à sa solitude, l'un des thèmes principaux du film. Ce "naufragé" devra découvrir sa nouvelle terre et la dompter pour s'y installer. Il évoque également le temps et l'espace. Car métaphoriquement, cette île est le seul lieu du temps où il devra vivre et qu'il ne quittera plus. Puis il fait écho au nom de l'Algérie (et d'Alger) puisque "El Djazair" signifie "les Îles".

La question de l'identité de l'homme-Scaphandre, le personnage principal, est inévitable: est-il un réfugié, un "colonisateur" qui s'installe dans la ville clandestinement? Comment avez-vous construit ce personnage à l'allure robotisée?

Je comprends que les questions relatives au personnage soient inévitables, mais il m'est difficile de le révéler. D'abord, il y a une méprise: cet homme n'est pas un "scaphandrier". Il ne vient pas de la mer. Le costume et sa présence sur la crique sont des métaphores. S'il était arrivé par la mer, le début du film n'aurait pas de sens puisque son premier geste est de contempler la mer qu'on imagine absente du monde apocalyptique quitté. J'avoue avoir un peu joué sur la confusion.
Le personnage n'est pas un héros. Il s'exile pour une raison que je laisse à l'appréciation du spectateur (invasion, sauvetage ou autre) qui jugera le personnage selon ses propres peurs, préjugés ou espoirs. Pour ma part, je le conçois comme un réfugié venu sauver sa peau.

Pourquoi le choix de cette configuration d'action?

Pour concevoir le personnage et mettre l'accent sur son isolement du monde extérieur, il fallait d'abord imaginer son costume. Car lorsqu'on arrive dans une ville (un nouveau monde), on se sent seul, isolé, perdu comme dans un labyrinthe (dont le symbole orne le dos de la combinaison). Le costume devait éviter l'aspect "futuriste" et évoquer l'idée (même vague) du monde d'où il vient, futuriste certes mais suffisamment délabré pour ne pas fabriquer de trop beaux costumes.

La lenteur de l'action, l'économie de langage, le silence, l'atmosphère entre chien et loup (l'aube), le mystère, l'étrange, le suspense sont des aspects qui caractérisent votre démarche cinématographique. Est ce par le biais de ces procédés que vous cherchez à susciter l'implication des spectateurs/trices?

J'aime les cinémas "d'atmosphère" où règne une ambiance et où l'univers est un tout inaliénable plutôt qu'une succession de saynètes rationnelles et "parfaites". Il est encore trop tôt pour déterminer le style de cinéma que je veux réaliser. Je ne pense pas poursuivre dans la même veine que mes derniers courts-métrages. Mais j'envisage de créer des univers à la fois parallèles et extrêmement proches de nos vies (ces deux notions ne sont pas antinomiques).

Le suspense est important. Cependant, je ne me repose pas entièrement sur lui. La contemplation est un élément clé du film. Il oblige le spectateur à chercher dans cette histoire plus qu'une révélation finale qui, à l'arrivée, sera forcément décevante. L'équilibre entre ces deux aspects définit le style de "L'Île".

L'anglais est la langue d'échanges entre les personnages. L'usage de cette langue est inhabituel dans le cinéma algérien. N'y-a-t-il pas là une intention de vous inscrire dans l'ère du temps qui a tendance à ériger l'anglais en passe-partout de la mondialisation culturelle?

Il n'y aucune volonté de ma part d'"internationaliser" le film ou de l'inscrire dans une mode (laquelle d'ailleurs?). J'ai choisi l'anglais pour des raisons purement logiques et pragmatiques puisque c'est la langue internationale. L'homme du futur parle le russe et l'anglais. Le patron de café s'exprime en arabe, en kabyle, en français et en anglais. Logiquement, ils ne pouvaient communiquer qu'en anglais.

Alger est représenté comme une terre d'immigration. Quelle est la signification de cette vision?

Alger est potentiellement une terre d'immigration comme dans le passé. Elle ne l'est plus vraiment aujourd'hui mais peut le (re)devenir. L'important est le rapport que l'exilé entretient avec sa nouvelle terre d'accueil. L'histoire aurait pu se passer n'importe où. Mais l'effet miroir est saisissant puisque, d'habitude, Alger est une ville d'émigration. C'est le cas de Omar, l'adolescent du café qui montre que l'exil n'est pas - toujours - une question de territoire ou de survie. Alors que le personnage principal vient sauver sa peau, Omar désire changer de vie. Cette notion est très importante à mes yeux car elle souligne le désir de vivre en accord avec nos envies, nos besoins.

Alger permet une lecture supplémentaire car c'est une ville "virtuellement" abandonnée, à la fois proche et très étrangère, même si on ne se l'avoue pas toujours. Ces immeubles, ces rues, ces routes et autres paysages façonnés par la présence française nous rappellent sans cesse que notre identité est à définir. Alger est la preuve que nous avons été des étrangers dans notre pays. Cette sensation perdure dans nos pensées, nos actes, notre vision de l'avenir. Sans passé clair, l'avenir est difficile à "construire". Si une nouvelle guerre mondiale devait décimer les pays puissants de la planète, on peut espérer, et pourquoi pas parier, que l'Afrique sera le nouvel eldorado mondial: la fameuse "zone 4"...

Les photos en noir et blanc guident le personnage jouant le rôle d'un GPS. Quel est l'intérêt de ces photos dans le corps du film? N'y-a-t-il pas dans ce recours à l'iconographie un écho à Alger d'antan représenté à travers des cartes postales de l'époque coloniale?

Je devais utiliser de vieilles cartes postales et photos d'Alger pour guider mon personnage. J'ai renoncé à cette idée car je la trouvais peu crédible dans le cadre du scénario, mais j'ai gardé le noir et blanc. La mise en abîme me semblait intéressante car le film parle du temps, de l'exil "temporel" qui ne permet aucun retour, et d'une ville qui semble figée (d'où le choix de filmer les parties les plus anciennes et non rénovées). J'aimais aussi l'idée qu'un homme du futur se repère dans le présent à l'aide de photos du passé. Au-delà de cet aspect abandonné car il débordait le cadre du film, se baser sur des photos pour se diriger est la façon la plus simple de communiquer un itinéraire à quelqu'un qui n'a pas vu de ville depuis longtemps". Je pense explorer en profondeur ce rapport de la photo au temps et à l'espace dans un futur projet.

ile djazira
l'Île AL DJAZIRA

Beaucoup ont tendance à ranger votre film dans le registre de la science-fiction. Quelle appréciation portez-vous à l'égard de cette classification?

On peut aisément ranger "L'Île" dans le rayon S.F. puisqu'il raconte l'histoire d'un voyage dans le temps et que le traitement s'oriente dans ce sens. Je n'ai aucun problème avec cette lecture. Je ne considère pas la science-fiction comme un genre honteux ou moins noble (l'obsession parfois pathologique de "réalisme total" est une des utopies artistiques de notre époque). Néanmoins, il s'agit d'une science-fiction ancrée dans le réel et sans "gadgets", celle de Ray Bradbury ou, parfois, de Philipp K. Dick par exemple. Malgré tout, et je l'ai remarqué chez plusieurs spectateurs, on peut aussi prendre le film comme une métaphore sur l'exil, ce qu'il est aussi, et que j'assume complètement.

"L'ÎLE - AL DJAZIRA", produit par Thala Films, écrit et réalisé par Amin Sidi-Boumédiène, durée: 35 minutes, tourné à Alger en juillet 2012.
 
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