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Juifs et musulmans - si loin et si proches

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"Mettre en lumière un discours scientifique et non idéologique".

A travers une série documentaire structurée en quatre épisodes, le réalisateur Karim Miské retrace quatorze siècles de relations entre juifs et musulmans vivant en terre d'Islam. Une fresque historique qui incite à la réflexion et au débat. L'entretien qui suit se propose d'éclairer les lecteurs et lectrices sur un certain nombre d'aspects qui contribuent à appréhender le film comme une "enquête policière" - dont l'objectif est "de comprendre la situation actuelle".

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Karim Miské

Qu'est-ce qui a motivé la réalisation de ce documentaire historique?

Ce film est une idée du producteur. Il m'a intéressé pour deux motifs. Mon histoire personnelle m'a rendu sensible aux questions relatives à l'identité. J'ai, à ce propos, écrit un récit autobiographique dans un ouvrage collectif, Le livre du retour (Autrement, 1997), à travers lequel j'ai raconté mon premier voyage en Mauritanie à l'âge de quinze ans. Mon père est mauritanien. Ma mère est française. J'ai grandi dans sa famille. L'Islam était, pour moi, une réalité extérieure.

Par ailleurs, je me suis intéressé au lien qui existe entre la politique et l'identité. Ainsi, dans L'Impérialisme, Hannah Arendt explique que le "nationalisme tribal" réduit la nation à une seule identité ethnico-religieuse. Pour moi, sionisme et nationalisme arabe s'apparentent au nationalisme tribal car ils ne laissent pas de place à l'altérité. Dans les épisodes 3 et 4, j'ai essayé d'observer leur constitution et leur affrontement à travers ce prisme.

Le film est centré sur les juifs orientaux (Séfarades) et leurs relations avec les arabes musulmans. Comment expliquer le choix de cette catégorie de juifs alors que le film met en lumière l'existence de relations conflictuelles avec les Chrétiens et un fort sentiment antisémite en Europe?

L'un des intervenants dans le film explique que quatre-vingt pour cent des Juifs vivaient dans le monde musulman. Durant les périodes qui recouvrent le premier et le second épisodes, la réalité des Juifs d'Europe est marginale à celle des juifs en terre d'islam. C'est à partir de l'expulsion d'Espagne que le ratio commence à changer.

L'autre raison est d'ordre narratif. Nous avons raconté la relation là où elle existe. Les Juifs d'Europe font leur apparition dans cette relation après leur émancipation grâce à la Révolution française. Cette donne a permis à une minorité significative d'intégrer les classes dirigeantes européennes. Le regard qu'ils porteront à l'égard des Juifs vivant en terre d'islam sera essentiellement colonial. C'était le dix-neuvième siècle. Leur objectif était de les civiliser afin d'en faire des Européens. C'est donc bien avant l'émergence du Sionisme et de la création de l'Etat d'Israël et dans un cadre colonial que les Juifs d'Europe manifestent de l'intérêt à l'égard des Juifs vivant dans le monde musulman.

Sur quelles bases avez-vous opéré la sélection des faits historiques?

Sur une base essentiellement narrative. L'idée étant d'élaborer un récit historique qui soit le plus clair possible. Ce sont donc les événements les plus importants en termes de construction des conflits qui ont été retenus. Vu que le film traite d'un conflit qui va en s'intensifiant, nous avons mis en lumière les éléments déclencheurs et les plus significatifs de cette histoire. Cette approche a concerné notamment les épisodes 3 et 4.

L'épisode relatif au Mufti de Jérusalem et ses relations avec le nazisme est bien développé. Pourquoi consacrer autant de temps à ce personnage qui ne représentait que lui-même alors que d'autres faits historiques ont été passés sous silence comme l'histoire du mur de séparation instauré par l'Etat d'Israël, par exemple?

Le film ne traite pas du conflit israélo-palestinien. Ce personnage avait un poids symbolique car il était mufti de Jérusalem. Dans la propagande israélienne notamment, on lui impute la responsabilité du sentiment antisémite des Arabes musulmans. Mais le film montre l'échec de sa propagande. C'est à partir de cet épisode que les discours, de part et d'autre, s'articuleront autour des notions de souffrance et de victimisation.

Par ailleurs, le film n'omet pas de mentionner l'épisode de la protection dont les Juifs ont bénéficié grâce au roi du Maroc qui avait eu recours au statut de Dhimmi (protégés) à leur demande. Tout ceci souligne la nature ambivalente des relations entres les deux communautés dont les identités sont prises en otage par le conflit israélo-palestinien. Cette idée est mise en lumière dans le quatrième épisode qui traite de la période contemporaine.

Le film se termine par la mort de Yitzhak Rabin. Et comme l'explique si bien l'un des intervenants, après cet événement, "on est rentré dans un tunnel où il n'y a pas de lumière, où il n'y a pas d'espoir de paix". Depuis, nous sommes en présence d'une guerre des images qui se poursuit. Et je précise qu'il s'agit d'une guerre inégale. Et malgré le fait que l'Etat d'Israël possède les moyens militaires, il n'arrive jamais à gagner car il se retrouve face à des militants qui résistent.

Ce conflit est devenu une part de notre identité. Et nous avons tendance à nous positionner soit pour soit contre. L'un des objectifs de ce film est de mettre chaque spectateur face à cette réalité.

Comment avez-vous procédé au choix des intervenants interviewés dans le film?

Nous avons sollicité des intervenants de différents pays. Bien évidemment, nous aurions souhaité la participation de plus de chercheurs provenant du monde musulman mais il se trouve que la question des juifs après 1948 reste taboue. L'implication et l'objectivité sont deux éléments qui ont présidé au choix des intervenants. Nous avons sollicité la parole des personnes qui ont hérité de cette histoire. Et en leur qualité de chercheurs reconnus internationalement, il était indispensable que leur parole soit objective. Nous visions la mise en lumière d'un discours scientifique et non idéologique.

Vous ne semblez pas avoir privilégié des points de vue contradictoires. Comment expliquez-vous ce choix?

Si j'avais fait le choix de solliciter la parole de personnages connus pour leur positionnement politique, de part et d'autre, j'aurais pris le risque d'affaiblir la portée du film. Or, je voulais produire un récit qui emporterait le spectateur tout en mettant en lumière le plus possible d'éléments de la relation entre les deux communautés. Le film n'est pas un lieu de débat. C'est un objet qui permet de susciter le débat. L'objectif était de produire un film de référence. Je ne m'attends pas à ce que l'aspect historique fasse l'unanimité.

Comment parvient-on à adopter une posture "objective" et à être "le plus juste possible" lorsqu'on met en scène un sujet aussi passionné et conflictuel?

Il faut prendre du temps pour rentrer dans l'histoire et essayer d'en comprendre les forces. C'est sans doute mon rapport à la fiction qui a facilité la tâche. Cette démarche oblige à comprendre l'action et les motivations de chaque personnage. J'ai traité cette histoire comme une tragédie. Et dans ce genre, on ne cherche pas à déterminer qui a tort et qui a raison car chaque protagoniste a ses propres motivations.

On se retrouve face à une tragédie qui met en évidence un véritable déchirement de part et d'autre. Il me fallait sortir du champ de la morale. Les quatorze siècles ont permis de donner de la profondeur au film. C'était le moyen par lequel j'ai pu prendre du recul en traitant la période contemporaine. Il était très important de montrer qu'à travers le temps, les identités se sont énormément transformées. Il n'y a pas de permanence en identité.

L'un des aspects original est l'utilisation de l'image animée. Comment ce procédé cinématographique s'inscrit-il dans le cadre de l'objectif général du film?

L'animation intervient de manière très symbolique. La question des images s'est posée pour les deux premiers épisodes puisque nous ne disposons pas d'images datant de la période ancienne. La reconstitution est un procédé coûteux. Nous avons donc opté pour l'animation. Il nous fallait créer un imaginaire pour mettre en image ces périodes légendaires. Nous avons choisi un mode de peinture assez sobre pour éviter de surcharger les séquences. Tout en donnant à entendre, nous voulions donner à voir.


"Juifs et musulmans - Si loin, si proches"
, film écrit par Karim Miské, Emmanuel Blanchard et Nathalie Mars, réalisé par Karim Miské, animation de Jean-Jacques Prunes, voix de Nathalie Richard. France, 2013, 4 x 52 mn, coproduction : ARTE France, Compagnie des Phares et Balises.

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