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Et la transgression devint Vertu

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Olivier Graïne rêve d'un jardin de sculptures. Beauté, grâce, défi, transgression, liberté sont quelques aspects qui caractérisent ses créations sculpturales. Immergeons-nous, le temps d'une lecture, dans son œuvre qui dit, éclaire, ose, défie et invite à la transfiguration...

Quels faits marquants retenez-vous de vos années à l'école "Beaux-Arts" d'Alger?

Deux événements:

Une image, quand mon professeur de sculpture, El Khodir Boulaïne a corrigé une statuette que je venais de réaliser. Bien qu'elle fut sans vie, dès qu'il la saisit, il la transfigura. C'est à partir de cet instant que j'ai décidé de devenir sculpteur.

Un événement, l´assassinat du directeur de l'école des Beaux-Arts, Ahmed Asselah et de son fils, Rabah, en 1994. Trois jours auparavant, le syndicat des étudiants dont j'étais membre organisa une réunion avec lui pour lui soumettre nos revendications telles que l'organisation d'un congrès pour doter les écoles des Beaux-Arts d'un dispositif d'enseignement des politiques culturelles et l'institutionnalisation du recours au modèle vivant nu. Les archives relatives à ce projet ambitieux ont, paraît-il, disparu.

Quelles sont vos références en matière d'Art et en sculpture?

La musique classique et l´Opéra ont le don de nourrir mon imagination et donnent de l'épaisseur et des arguments à mes choix esthétiques. Inconditionnel de Giuseppe Verdi, ses deux opéras, "Don Carlo" et de "La Forza del Destino", me procurent d'intenses joies et l'énergie pour poursuivre le dur chemin que j´ai choisi.

P. Picasso, M. Duchamp etc , étaient des Dieux dans ma première formation dite libérale, où les faiblesses techniques deviennent Style. Tout a basculé grâce à K. Boulaïne lors de ma deuxième formation, là où j'ai appris que les faiblesses techniques devaient être dépassées pour aboutir à son propre Style. Depuis, Donatello, Michel-Ange, et tous les sculpteurs qui leur sont affiliés inspirent mon cheminement.

Vous semblez être très imprégné par l'art de la Renaissance italienne. Quelles sont vos références les plus prégnantes?

Contrairement à la musique où personne n'osera établir des liens entre Elvis Presley et Richard Wagner, en arts plastiques, il y a une tendance à classer dans un même registre Auguste Rodin et Alberto Giacometti, par exemple. Par ailleurs, P. Picasso est généralement présenté comme le successeur naturel de léonard de Vinci! C'est de l'inculture!

Lorsque je m'imprègne des maîtres anciens, l'urinoir de M. Duchamp devient un simple urinoir. Les dessins de P Picasso apparaissent comme des esquisses d'enfants.
Je séjourne régulièrement à Venise et à Florence où Donatello, Michel-Ange, Benvenuto Cellini, le Tintoret et bien d'autres traversent les siècles sans perdre une once de leur dimension contemporaine.

Je travaille actuellement sur un cycle en bronze à travers lequel je re-visite les chefs d'œuvres de cette époque car leurs musiques sont toujours audibles.

Comment définiriez-vous votre travail sculptural?

in corpore

« IN CORPORE » /Cuivre et bronze

Ma sculpture est rebelle. Elle refuse le diktat quasi-religieux qui établit une rupture avec la beauté platonicienne et adopte la version conceptuelle inaugurée par Marcel Duchamp. Si mon travail sculptural revendique une filiation à l'Art classique, c'est pour trouver des appuis solides et certains dans sa projection dans le futur.

Elle peine à trouver un écho institutionnel alors qu'elle rencontre un grand succès du public.
Les "goûts" institutionnels sont imposés par des théoriciens et des directeurs de centres et de musées d´Art contemporain et de grandes galeries qui, très souvent, sont incultes et au service des puissants tout aussi incultes, dans une Europe considérée à juste titre en déclin par d'éminents penseurs. Nos "petits" directeurs Algériens adoptent une posture de mimétisme.

Les thèmes de vos réalisations sculpturales ont aussi un lien avec l'Algérie...

Le cycle "INCORPORE" traite de la tragédie des années 1990. Ces morts, ces têtes coupées, ce sang qui a coulé, ces larmes versées, ces peurs accumulées, ces corps mutilés, ces déracinés ainsi que cette résistance, cette défiance, cet espoir fou dont ont fait preuve beaucoup de personnes ont symbolisé l'affrontement violent entre Tanatos et Eros.

J'ai retrouvé ce duel dans "Carmen". L'opéra de Bizet raconte une histoire tragique certes mais on en ressort comblé de bonheur, revigoré et souriant. Carmen a été assassinée car elle a refusé de se soumettre. Elle incarne toutes ces femmes algériennes: Katia Benguana, Nabila Djehnine et tant d'autres qui continuent à payer le prix de leur refus de soumission. "INCORPORE" sublime cette tragédie en une œuvre universellement accessible.

Il émane de vos sculptures une idée de défi, un air de liberté qui envahit l'espace...

Là, vous mettez le doigt sur mes influences de la Renaissance. Gracieux et élancés, David, ce premier nu de Donatello et le Géant du jeune Michel-Ange, sont des allégories aux ennemis et aux défis auxquels Florence est prête à faire face: la grâce et l'élancement des corps contre la bêtise.

Vous avez réalisé une série de sculptures représentant un homme nu et une femme voilée. Votre geste créateur ne revêt-il pas une dimension transgressive?

le mec et sa mecque

"Le Mec et sa Mecque", Bronze, Tony'kay collection

La transgression est une vertu quand elle nous permet d'échapper à l'aliénation. J'ai esquissé cette œuvre à Paris, en 1999. Un collectionneur américain l'a récemment acquise. De nos jours, cette création prend un sens différent. Le voile intégral tout comme la nudité sont interdits dans l'espace public en France notamment. J'ai donc imaginé un couple qui partage la même interdiction. Une "djilbabiste" et un nudiste! Quand on regarde bien la femme, on devine aisément sa féminité grâce au vent qui colle le voile contre son beau corps. Mais Il ne faut surtout pas l'écrire. Les islamistes interdiront le vent.

Existe-t-il une culture sculpturale en Algérie? Comment la qualifieriez-vous?

Je parlerai plutôt de culture anti-sculpturale car elle renvoie à l'époque anté-islamique. Le monument aux Morts d'Alger composé de trois sculptures de haute facture en plastique porte le nom de "Houbel". Ce surnom n'est pas innocent. Il obéit à une idéologie politique.
Pour pallier ce manque, nous étions un petit groupe, dans les années 1990, à œuvrer pour la création d'une académie des beaux-Arts à Alger.

Cependant, pour sauver leurs postes et leurs dogmes, nos détracteurs ont entravé notre action. Une irréversible léthargie qui dure jusqu'à nos jours règne dans ce champ. Pourtant, nous possédons un sublime et riche héritage sculptural amazigho-antiquo- colonial qui pourrait servir de base pour créer une école. Mais il est ignoré au profit des arabesques.

Les habitants de la ville de Sétif ont donné une leçon magistrale à ces idéologues tels que les tenants du groupe "Aouchem" ("Tatouages" : mouvement artistique algérien), qui veulent nous cantonner dans un art ethno-kitsch et bien d'autres. La fontaine "Aïn Fouara" érigée à l'époque coloniale est devenue par la magie de l'universalité de l'Art une pure "Staïfia" (Sétifienne)

Vous êtes l'auteur de stèles en hommage à des personnalités algériennes. Quelles sont les motivations de votre démarche?

stèle

Stèle M. Mammeri, Ath Yanni, Algérie

Ma Kabylie natale me renvoie l'image de visages et des paysages imprégnés de douceur. Cette sensation, je la transmets à travers des visages de personnes adorées pour leurs talents artistiques.
Je rêve d'un jardin de sculptures où seront rassemblés les personnages et les mythes qui forgent notre culture. Pour l'instant, je plante là où il est possible, des fragments de ce rêve afin de susciter l'engouement des mécènes.

J'envisage également de mettre en scène mes sculptures à travers une œuvre scénique qui sera réalisée au théâtre de Béjaïa en collaboration avec son directeur, Omar Fetmouche, le chanteur, Djamel Allam, le compositeur, Bazou, et des artistes d'autres pays. L'idée est née lorsque j'ai présenté le buste de feu Abderrahmane Bouguermouh au théâtre de Tizi Ouzou. Dans le noir, les voix du dramaturge, Ahmed Benaissa et de Djamel Allam déchiraient le silence par la lecture d'une oraison funèbre que j'ai écrit pour mon ami disparu. Progressivement, le buste en bronze apparaissait dans un clair-obscur Caravagesque. Des personnes présentes dans la salle m'ont dit avoir vu un personnage vivant plutôt qu'un buste.

Celui-ci sera érigé en stèle-jardin dans le village de Ighzer Amokrane avec le soutien de l'association "Horizons Ouzellaguen". Un autre tirage sera destiné au musée de Tizi Ouzou conformément au souhait du président du Festival Amazigh, Hachemi Assad. J'attends la réponse du préfet de la ville quant à son acquisition.