Nadia Agsous

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Afric Hotel

Publication: 28/07/2013 06h04

Trois migrants sub-sahariens vivent à Alger depuis de nombreuses années: Brahim, Adam et Ismaïl. L'un est liftier dans un grand immeuble situé au centre ville. Le second est cordonnier alors que le troisième travaille dans le secteur du bâtiment. A travers "Afric Hotel", la caméra de Hassen Ferhani et de Nabil Djedouani nous immerge dans les mondes singuliers et inconnus de ces trois personnages.

hassen ferhani
Hassen Ferhani

N. Agsous : Qu'est ce qui a motivé la réalisation de ce film ?

H. Ferhani : Alors que le festival panafricain se préparait en Algérie, nous avons eu l'idée de filmer le déroulement des festivités et la vie quotidienne des Africains sub-sahariens vivant à Alger. Ce festival prône l'amitié entre les peuples africains et le brassage des peuples et des cultures. Et à partir de ces principes, il nous avait semblé important de sonder la frange de la population africaine qui n'avait pas été invitée à participer aux festivités. Nous projetions alors de réaliser un film qui, parallèlement au festival, focaliserait sur la vie de ces migrants africains. Pendant tout un mois, nous avons filmé le festival. Nous avons également passé du temps avec un groupe d'Africains d'Alger. Au début, nous avions projeté de filmer au moins une dizaine de personnes. Puis nous n'avons gardé que les profils les plus intéressants. C'est ainsi que le nombre s'est réduit à trois personnages.

A quel moment votre projet a-t-il changé d'orientation ?

Lors du visionnage, nous avons pu constater que la vie quotidienne de ceux qui étaient en dehors du festival était plus intéressante. Et le plus étonnant était que ces personnages n'avaient manifesté aucun intérêt pour cet événement grandiose qui se passait à leur proximité. Car pour ces individus, qui ont migré pour des raisons économiques, le travail est un élément central dans leur vie alors que le loisir occupe une place vraiment secondaire. C'est à ce moment que le projet est devenu un film sur ces migrants subsahariens. Pour apprendre à les connaître, nous avons passé beaucoup de temps en leur compagnie. Nous avons tissé des liens d'amitié et instauré une relation basée sur une confiance mutuelle en leur exposant clairement notre projet, nos objectifs ainsi que notre démarche.

La caméra suit les personnages d'un lieu à un autre. Elle est centrée sur leurs mouvements dans leur vie quotidienne. Mais ils ne parlent pas de leurs conditions de vie ou de leur statut de migrants. Est-ce une démarche volontaire ?

Nous n'avons posé aucune question. Nous les avons côtoyés pour les connaître. Et c'est au fil de notre cohabitation que nous avons découvert ces migrants qui venaient d'un ailleurs où les coutumes, les catégories de penser, les langues et bien d'autres éléments culturels sont différents de ceux où ils vivaient. Nous voulions partager des moments de vie et une expérience. C'est pourquoi, nous avons focalisé sur le moment présent de leur trajectoire. Nous les avons filmés dans leur environnement quotidien, sur leurs lieux de travail: l'ascenseur, la place où le cordonnier répare les chaussures...

La caméra filme dans le détail et le silence. Le son est coupé au moment où elle nous fait découvrir l'hôtel où vivent ces migrants. Cette démarche obéit-elle à un objectif précis ?

Notre démarche avait une visée participative. Notre objectif était de "faire avec" et non "à la place de". C'est pourquoi, nous avons confié la caméra aux personnages pour filmer l'hôtel où ils vivent. Il était très important qu'ils réalisent leurs propres images. La coupure du son est un pur hasard. Elle s'est imposée à nous et fait partie des miracles du tournage. C'est au moment du visionnage des séquences tournées dans l'hôtel que nous avons découvert l'absence du son. Lorsque nous avons donné la caméra à Brahim, nous lui avons expliqué comment l'utiliser. Mais au moment de filmer, il a oublié d'activer le micro. Cette omission a apporté une touche originale au film car elle met davantage l'accent sur la précarité de ces migrants et permet aux spectateurs de découvrir, dans le silence, et dans une ambiance très émouvante, la réalité de leurs conditions de vie.

arfrichotel

Vous avez filmé des scènes en gros plans. Est-ce une manière d'attirer davantage l'attention des spectateurs ?

Le recours aux gros plans est un moyen de créer de la proximité avec nos protagonistes. Par moments, cette technique remplaçait la parole puisque nous avions fait le choix de ne poser aucune question. Et d'ailleurs, les scènes de l'hôtel étaient également filmées en gros plans. Ces séquences ont pour fonction d'impliquer davantage les spectateurs et de leur faire découvrir ces personnages qui passent inaperçus et sont parfois ignorés voire méprisés. "Afric Hotel" ne filme pas la situation globale des émigrés africains mais celle de chaque migrant en tant qu'individu. Nous avons fait le choix de centrer notre attention sur ces trois personnages qui ne sont en aucun cas représentatifs des tous les Africains qui vivent en Algérie. Et par cette démarche, nous avons souhaité les individualiser. Car chaque personne est unique. Chaque migrant a ses propres spécificités, sa propre histoire, son propre parcours. Il est bien évident qu'il existe des points communs entre ces personnages. On sent d'ailleurs chez eux une sensibilité et une peur du fait de leur situation de migrants en situation irrégulière. L'exil est un élément partagé par les trois protagonistes. Et il est extrêmement difficile de vivre dans un pays où il n'est pas toujours aisé d'être étranger. Le racisme n'est pas frontal. Il est latent. Ces migrants se retrouvent quotidiennement confrontés au racisme mais de manière très insidieuse. Il est suggéré, deviné, senti et vécu malgré tout.

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La fin du documentaire ne dit pas mais elle suggère. L'un des personnages marche au milieu d'un chantier, à proximité d'une gare. Quelle est la symbolique de la gare ? Est-ce une manière de laisser aux spectateurs la liberté d'imaginer la fin ?

L'histoire de ces personnages s'achève par la scène où l'un des protagonistes est filmé en train de marcher vers une gare. Ce lieu a une très forte symbolique car il suggère l'idée de mouvement et de circulation. Nous voulions mettre en exergue l'idée de la liberté de déplacement. Derrière cette gare, il y a la mer. Mais des containers se dressent tel un mur et viennent faire obstacle à cette liberté d'aller et de venir. Ils cachent l'horizon et obligent à l'errance. Cette expérience d'instabilité et d'empêchement de mouvement est vécue quotidiennement par des êtres humains qui essayent de passer des frontières en quête de meilleures conditions de vie et d'une nouvelle existence. L'aventure de ces migrants sub-sahariens est d'abord une aventure humaine. C'est une expérience à la fois individuelle et collective. Et si elle concerne un très grand nombre de personnes issues des pays du Sud, elle reste néanmoins spécifique à chaque individu.

Afric Hotel, Hassen Ferhani et Nabil Djedouani., Production : Fugues de Barbarie, 2011, Format : 4/3, 53'.
 
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