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Pourquoi la rencontre entre le pape et le grand imam d'Al Azhar est historique

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IMAM AZHAR
Max Rossi / Reuters
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RELIGION - Mardi dernier, j'étais invité à la grande conférence internationale donnée à la Mairie de Paris, par la communauté catholique Sant'Egidio, en l'honneur du grand imam d'Al Azhar, plus haute autorité de l'islam dans le monde, le Dr Ahmed Al ­Tayeb, qui réside au Caire, en Egypte, siège depuis plus de 1.000 ans de cette institution régalienne de l'islam.

Pour sa première visite d'Etat en Occident, le grand imam a rencontré le pape François et le président de la République française, à 24 heures d'intervalle. Il s'était également recueilli devant le Bataclan, meurtri par les attentats terroristes d'ampleur sans précédent, en novembre dernier. En Occident, le grand imam et Al Azhar sont des institutions assez méconnues, qui jouent pourtant un rôle d'envergure en Orient musulman.

Il est en effet la plus haute autorité de l'islam dans le monde, depuis plus de 1.000 ans, depuis l'inauguration, au Caire, de la mosquée éponyme en 969 après J-C. Sous les Fatimides, dynastie chiite d'Egypte, Al Azhar était l'épicentre de la propagande ismaélienne (le courant majoritaire de l'islam chiite), puis il est devenu le véritable siège de l'islam sunnite, après la prise de pouvoir par Saladin, sultan d'origine kurde, qui, comme chacun le sait, a notamment repris Jérusalem aux Croisés. Al Azhar, c'est donc au­-delà d'une institution religieuse, une histoire déjà millénaire, qui a été témoin du destin de la Méditerranée, et acteur des relations plus ou moins belliqueuses, plus ou moins pacifiques, de l'Orient et de l'Europe.

La mosquée d'Al Azhar où trône le grand imam est une plateforme de décisions théologico- juridiques pour l'islam sunnite, ainsi que la structure de représentation du corps des oulémas (le "clergé" musulman) en la personne du grand imam. Al Azhar est reconnu comme le garant des traditions théologiques et juridiques de l'islam sunnite. Mais il a aussi l'autorité et la légitimité pour réformer ces mêmes traditions.

Or, nous savons tout l'enjeu d'une réforme bien urgente de la tradition islamique. D'un point de vue concret, d'abord, Al Azhar a presque la prérogative de la fatwa; il peut déclarer ce qui est licite et illicite en islam, et du fait de son histoire, ces décrets sont unanimement reconnus. Sur les questions légales et législatives, c'est donc avec Al Azhar que les Etats occidentaux, qui ont des problèmes avec les revendications politiques de leurs minorités musulmanes, doivent discuter: sur la question du voile, de l'abattage rituel, de la mixité, etc. Seul Al Azhar peut être l'interlocuteur des Etats occidentaux.

Qu'il existe une telle institution est important, parce que la crise de la pensée religieuse sunnite, meurtrière, a été engendrée, en partie, par une crise de l'autorité. Nous avons observé depuis la fin des Ottomans, mais plus encore depuis la destitution de la monarchie égyptienne dans les années 1950, la multiplication des chaires musulmanes, qui a provoqué une certaine dissonance de la "voix" de l'islam, chaotique, inaudible, et qui a déstabilisé les croyants, en manque d'une référence absolue.

Ce contexte de crise de l'autorité a été un des ferments les plus efficaces pour les extrémistes totalitaires, qui ont incarné une proposition d'absolu et d'unité, certes dévoyée. Les instrumentalisations électoralistes des champs religieux musulmans en Europe, mais aussi au Canada, ont appuyé ce phénomène, nourri en complicité avec ce que d'aucuns appellent l'islam consulaire; en particulier, l'islam des consulats d'Afrique du Nord et de Turquie, qui se sont servis du champ religieux pour exercer une influence en Europe et au Canada, via leur nombreuse diaspora.

Ces pays ont nourri l'échec de l'intégration, pour monnayer ensuite leur aide dans l'organisation institutionnelle de l'islam dans les pays d'immigration. Comme si demain l'Espagne ou l'Italie se faisaient auprès des autres Etats où ont immigré leur population, les acteurs institutionnels de la Chrétienté catholique. Pour combattre l'extrémisme et le terrorisme islamiste, il est donc nécessaire de rétablir le rôle et l'autorité historique de Al Azhar dans le monde.

Ainsi, l'initiative salutaire du pape devrait être suivie par les autres chefs d'Etat, en Europe et au Canada, où se posent les problèmes de "l'islam­politique" et de l'intégration des immigrés musulmans et de leurs descendants. La rencontre historique du grand imam avec le pape a remis Al Azhar sur la scène de l'Histoire, et est en passe de le renforcer dans son rôle historique de "Vatican" du monde musulman.

Dans les prochaines années, Al Azhar, qui a été missionné par le président égyptien al Sissi pour la réforme de l'islam, va jouer un rôle mondial de premier plan. En effet, l'institution a lancé un travail d'exégèse des textes canoniques de la tradition islamique, et de leurs commentaires par les penseurs "classiques".

Conscient que le problème est aussi et surtout la lecture des textes, leur exégèse est devenue une nécessité pour que l'islam, archaïsant, puisse entrer dans la modernité. La relecture des textes, aidée par les disciplines modernes issues de l'herméneutique, de la linguistique et des nouvelles recherches historiographiques, est la clé du combat idéologique et de pensée contre l'extrémisme et le terrorisme.

C'est en ce sens qu'Al Azhar a ouvert, sous la direction du Sheykh Oussama Nabil, directeur du bureau français de l'université éponyme, et intellectuel de grande renommée en Egypte, l'Observatoire d'Al Azhar, sous l'autorité directe du grand imam, pour observer la propagande extrémiste et corriger, à partir de ces observations, les idées et les concepts dévoyés.

Sûrement, le Saint Père a­-t-­il pris note des efforts extraordinaires et sans interruption d'Al Azhar pour mettre fin à la vague de terrorisme et de guerres confessionnelles. Aussi a­-t-­il bien voulu recevoir son grand imam.

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