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En Tunisie, la fausse polémique sur Al-Azhar

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AL AZHAR
David Degner via Getty Images
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Le 15 aout 2016, le site internet d'Al-Azhar publiait un article du Dr Abbas Chouman, l'adjoint du Grand Cheikh. Al-Azhar est la plus haute institution religieuse musulmane dans le monde. En réaction au soutien apporté par le Mufti de la République tunisienne, au Président Essebsi, qui a proposé une loi sur l'égalité successorale et demandé l'annulation d'une circulaire interdisant le mariage d'une tunisienne musulmane à un non-musulman, tunisien ou étranger, l'adjoint du Grand Imam d'Al-Azhar a rappelé que la Charia interdit strictement à une musulmane de prendre un époux en dehors de sa communauté religieuse, et a introduit son propos ainsi, balayant toute évolution possible: "...المستقر في شرعنا أن" .

D'abord, il faut concéder à Al-Azhar que c'est son rôle reconnu par la Constitution égyptienne de rendre les avis chariatiques à la lumière des quatre Jurisprudences canoniques aux questions en débat dans les Parlements des pays constitutionnellement musulmans. La Constitution tunisienne fait de l'islam la religion d'État de la République tunisienne. L'adjoint du Grand Cheikh est donc dans son rôle, reconnu par la Constitution égyptienne. Rappelons le premier chapitre de la partie II de la Constitution égyptienne, en son article 7: "Al-Azhar est un organisme islamique scientifique indépendant. (...). Il constitue la référence principale en ce qui concerne les sciences religieuses et les affaires islamiques. Il est en charge de la prédication, de la diffusion des sciences religieuses et de la langue arabe en Égypte et dans le monde". Aussi les appels à la démission du Dr Chouman sont-ils anticonstitutionnels et portent-ils atteinte aux prérogatives constitutionnelles d'Al-Azhar et à sa souveraineté. C'est pourquoi je suis obligé de soutenir le Cheikh Chouman. De même, il a raison de rappeler que l'égalité successorale et le mariage d'une musulmane avec un non-musulman sont contraires à la Charia, en l'état des quatre Jurisprudences châriées de référence: le droit des quatre Juridictions canoniques l'interdit en effet.

Mais ensuite, il faut que je donne mon opinion sur la question, en tant que citoyen: l'égalité successorale est un droit humain fondamental protégé par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme (DUDH) et le Pacte international relatif aux Droits civils et politiques (PIDCP), que la République arabe d'Égypte et la Tunisie ont ratifié. À notre secours, l'article premier de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme qui dispose que: "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits..." ; et l'article 7 qui précise que: "Tous sont égaux devant la loi et ont droit sans distinction à une égale protection de la loi. Tous ont droit à une protection égale contre toute discrimination qui violerait la présente Déclaration et contre toute provocation à une telle discrimination". De même, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dans son article 26: "Toutes les personnes sont égales devant la loi et ont droit sans discrimination à une égale protection de la loi".

Or, il faut tout de suite remarquer que dans les dispositions des quatre Jurisprudences châriées relatives à la succession et au mariage:

1) il y a donc une dignité de musulman, supérieure à la dignité de non-musulman puisqu'un musulman a le droit d'épouser une non-musulmane, mais un non-musulman n'a pas le droit d'épouser une musulmane;

2) il y a donc une discrimination entre les sexes puisqu'un musulman a le droit d'épouser une non-musulmane, mais une musulmane n'a pas le droit d'épouser un non-musulman. Du point de vue du Droit international, cela est inacceptable. Pour rétablir l'égalité, il faudrait interdire à l'homme musulman d'épouser une non-musulmane et à la femme non-musulmane d'épouser un musulman. Et ne reconnaitre aucune conversion à l'islam puisqu'il est illégal pour un musulman ou une musulmane de se convertir à une autre religion: pourquoi cela serait-il légal pour un non-musulman? Al-Azhar doit être cohérent dans son discours contre la haine religieuse et contre les discriminations et prendre une position parmi les deux précédentes: soit on rend légal le mariage entre une musulmane et un non-musulman, soit on interdit à tous et aux deux sexes de se marier en dehors de sa religion de naissance, et on ne reconnait aucune conversion. Stricte égalité, mais qui s'oppose dans le dernier cas à la liberté de conscience, garantie par la DUDH et le PIDCP. À notre secours, par exemple, l'article 18 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme: "Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion...".

Du point de vue du Droit international, il était donc nécessaire que la Tunisie légifère en ce sens pour honorer les engagements qu'elle a pris en ratifiant la DUDH et le Pacte relatif aux Droits civils et politiques. De même, l'Égypte va devoir le faire, aussi. À moins qu'elle ne veuille s'en retirer, ce qui ne manquera pas de porter atteinte à son image internationale et de semer le trouble au sein de la population, voir de provoquer des émeutes, en particulier chez les laïcs et les chrétiens.

Revenons plus attentivement sur cela: l'interdiction à une musulmane d'épouser un non-musulman vient attiser le sectarisme et la haine religieuse juste après qu'Al-Azhar a présenté un projet de loi pour pénaliser les appels à la haine et à la discrimination. En Égypte, au moins 10% de la population est chrétienne. La position de l'adjoint du Grand Cheikh les vise tout particulièrement: est-ce à dire en effet que les hommes égyptiens chrétiens ne doivent pas avoir le droit d'épouser une femme égyptienne musulmane, parce qu'ils ne sont pas musulmans? Est-ce à dire qu'un égyptien non-musulman est indigne de pouvoir épouser une musulmane, ou qu'il l'empêcherait forcément d'éduquer leur enfant à sa religion (de la mère)? Dans le premier cas, il s'agit d'une discrimination selon l'appartenance religieuse qui viole les droits humains fondamentaux, en particulier l'égalité absolue en droits de tous les citoyens, et la reconnaissance par la loi de leur égalité en dignité. Dans le deuxième cas, c'est une manière archaïque de penser le couple que de croire que ça doit être le père et lui-seul qui transmet à l'enfant sa religion et sa nationalité.

D'une manière générale, nous voyons bien le problème en Droit: c'est que les principes de la Charia constituent la source principale de la loi. Dans ce cas, il ne peut pas y avoir d'égalité entre les citoyens dans l'état actuel des quatre Jurisprudences châriées, la réforme du Droit islamique, à laquelle a appelé le Président Al-Sissi, n'ayant pas encore abouti. La Charia n'est pas actualisée. Al-Azhar a inauguré ce chantier pharaonique, mais il n'en est qu'à ses débuts. Si bien que, dans l'attente de son actualisation, un moratorium doit suspendre les articles faisant des principes de la Charia la source principale de la loi, dans la Constitution des pays musulmans, jusqu'à ce que l'actualisation des quatre Jurisprudences châriées soit formellement annoncée par Al-Azhar et validée par l'État égyptien.

Par sa réaction, l'adjoint du Grand Cheikh vient de faire se rouvrir le débat sur la suspension des articles faisant des principes de la Charia la source principale de la loi, dans la Constitution des pays musulmans, dans l'attente de l'actualisation des quatre Jurisprudences châriées de référence.

Il aurait été plus sage, pour son institution, que l'adjoint du Grand Cheikh demeurât impassible et donnât à étudier la question à l'Assemblée de la Réforme, créée par Al-Azhar. Son seul tort est peut être d'avoir rouvert une question constitutionnelle périlleuse et d'avoir mis son institution en difficulté.

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