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Feront-ils la queue pour "La chute" d'Albert Camus?

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LA CHUTE CAMUS
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Je doute fort que Le théâtre de La FOL à Casablanca puisse afficher complet, ou semi complet, pour les deux prochaines représentations de "La chute" d'Albert Camus (1), pour la simple raison que la grande frange de la société marocaine francophone demeure toujours sous le charme de ce qui est français. Le complexe du colonisé persiste. Aux Marocaines et Marocains cultivés et amoureux du grand et beau théâtre, libérés du joug de la domination culturelle française et américaine, je donne ce texte que j'ai écrit le 25 février 2013, un mois et quelques jours avant la première représentation de "La chute", qui eut lieu au Théâtre Mohammed V un 1er avril 2013:

Feront-ils la queue pour "La chute" d'Albert Camus?

Je me souviens du jour où le directeur du Théâtre Bouchaïb Bidaoui - plus connu sous le nom Théâtre  Sidi Belyout - me demanda de reporter de deux jours la première représentation de ma pièce "Les mémoires d'Alexis Ivanovitch Nicolay Kolkol Teukh Meukh", car il avait promis de mettre le théâtre à la disposition d'une association juive qui parrainait le premier spectacle d'un jeune humoriste, nommé Gad Elmaleh. Cela s'était passé en mars 1993. 20 ans, tout rond. Et si le tout jeune Gad Elmaleh donna son premier one man show au Théâtre Bouchaïb Bidaoui, plein à craquer de juifs marocains, fiers de soutenir l'un des leurs, moi, deux jours plus tard, je jouai ma pièce de théâtre "Les mémoires d'Alexis Ivanovitch Nicolay Kolkol Teukh Meukh" devant des sièges vides et grelottant de froid et de solitude.

J'en ai conclu, encore une fois, que les Marocains et les Marocaines, musulmans francophones ou anglophones, et même berbérophones, n'aiment pas du tout aller au théâtre pour voir des pièces de théâtre, interprétées en langue arabe, classique ou dialectale. Ils ont peut-être raison. C'est aussi un mépris cinglant que ces Marocains, musulmans, francophones argentés, affichent, ouvertement, vis-à-vis de tout ce qui a trait à la langue arabe ou au spectacle en langue arabe, car, d'après ces gens-là, c'est souvent barbant, archaïque et arriéré. Là, je ne peux leur donner raison. Car si la France, en tant qu'ex-puissance coloniale a quitté, territorialement, le Maroc, elle y demeure, grâce à sa langue, sa belle langue, présente dans les esprits de ceux et celles qui dominent et dirigent le pays.

Et ce sont ces gens-là, ces décideurs, ces Marocains musulmans francophones fortement argentés, de tous âges , ainsi que leur progéniture et ceux et celles qui veulent leur ressembler, ou les imiter, qui se sont réveillés, un lundi 18 février à 6 heures du matin pour aller former une queue de plus de deux cents mètres devant le Théâtre National Mohammed V, dans l'espoir de pouvoir acheter un billet à huit cents dirhams (800 dirhams), pour voir leur idole Gad Elmaleh, le chouchou des Français de France et des Marocains Français du Maroc. Super médiatisé, comme le Chanel 5, ou le fromage Bridou, plus présent dans les esprits des Marocains francophones et des Français Marocains, que les cinq appels à la prière que 2M est obligée de diffuser chaque jour, Gad Elmaleh, ce chouchou des Français de France et des Marocains Français du Maroc, n'avait même pas besoin de publicité pour faire parler de son spectacle. Car, avant même de l'annoncer, ses promoteurs avaient déjà vendu tous les billets pour trois représentations au théâtre Mohammed V, aux prix de 800 dirhams, 600 dirhams, 400 dirhams, soit presque un million de dirhams par représentation de deux heures maximum.

Ainsi la star française, Gad El Maleh, retournera-t-elle à Paris, chez elle, enrichie de plusieurs millions de dirhams qu'elle aura gagnés avec ses représentations, données à Rabat et Marrakech, représentations qui lui auraient permis de rôder ses gags devant des milliers de cobayes marocains, médusés et acquis à ses gags, des gags dont aucun ne passerait s'il les jouait en langue marocaine dialectale. Il en est de même pour les gags de son compatriote français Jamal Debbouze, la star française, le chouchou des Français. Ceci dit, je ne peux que crier: "Vive la République française qui a donné tant de Gad et de Debbouze". Je ne peux que crier aussi: "Pauvres de nous, nous, les Marocains, qui continuons de nous mépriser mutuellement, parce que nous ne croyons plus, en bons colonisés, dociles et assujettis que nous sommes devenus, qu'à tout ce qui est étranger et vient de l'étranger". Une queue de deux cents mètres pour voir un humoriste qui vient de l'étranger. Quelle tristesse! Je doute fort que ces Marocains et Marocaines, musulmans, francophones, fortement argentés et possédant la double nationalité, sinon la triple, puissent se présenter au guichet du Théâtre National Mohammed V quand la grande comédienne marocaine Sophia Hadi  y jouera "La Chute" d'Albert Camus, le 1er avril 2013 à 20 heures. Quel gâchis!

(1) "La chute" d'Albert Camus, mise en scène par Nabyl Lahlou, sera donnée au Théâtre de la FOL à Casablanca, les vendredi 27 octobre et samedi 28 octobre 2017, à 20 heures.

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