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Le 4 août 1578 éclatait la bataille des Trois Rois

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BATAILLE DE OUED AL MAKHAZIN
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HISTOIRE - Wad al-Makhazin, l'un des affluents du Loukos, à mi-chemin entre les villes de Larache et de Ksar el-Kébir au nord du Maroc, fut, le 4 août 1578, le théâtre de "la dernière croisade de la Chrétienté méditerranéenne" pour reprendre l'expression de F. Braudel. La bataille du Wad al-Makhazin (dans l'historiographie marocaine), de Ksar el-Kébir ou des Trois rois (dans l'historiographie européenne) peut être considérée comme le plus grand désastre de l'histoire portugaise et comme l'un des succès militaires les plus éclatants de l'histoire du Maroc. Cette bataille sonna en effet le glas de la grandeur du Portugal et de son indépendance et permit au Maroc de jouir d'une réputation et de s'ériger en puissance régionale durant une courte période.

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Après la consolidation de leur position dans la péninsule ibérique et l'avancée de la Reconquista, les Castillans et les Portugais portèrent leur regard sur les côtes marocaines. Poussés par un idéal de croisade mais aussi par l'appât du gain, les Portugais projetaient de contrôler le détroit de Gibraltar en occupant les territoires africains de celui-ci. Leur regard se porta naturellement sur la ville de Ceuta, terminus multiséculaire du commerce caravanier. L'occupation de la Cité pouvait engendrer d'importants bénéfices symboliques et matériels: la ville fut occupée par surprise en 1415. Ce fut le point de départ des grandes découvertes.

L'absence de réaction marocaine, à cause de la situation politique et économique désastreuse dans laquelle se trouvait le pays, encouragea les puissances ibériques, notamment le Portugal, à aller de l'avant dans leurs projets expansionnistes. Tous les ports importants du Maroc, à l'exception de Rabat-Salé, furent occupés au début du XVIe siècle. Si les conquêtes ibériques provoquèrent de très vives émotions parmi les populations, notamment les élites religieuses, la réaction "étatique" tarda néanmoins à se mettre en place à cause de la désagrégation du pouvoir central représenté jusqu'en 1465 par les Marinides.

Ce n'est qu'après plusieurs décennies de quasi-léthargie, que la résistance commença à s'organiser autour des confréries soufies, notamment au sud du pays. Toutefois, les effets de cette mobilisation restèrent très limités vu l'absence d'une force fédératrice que la dynastie des Wattasides (1471-1549) n'arrivait pas à incarner. L'apparition des sharifs Zaydanides (les Saadiens de l'historiographie officielle, 1510-1658), famille qui prétend descendre du Prophète, sur la scène politique marocaine changea progressivement la donne.

Grâce à un projet politique clair et une aura religieuse certaine, ils réussirent à créer une certaine union autour d'eux. Ils lancèrent alors deux dynamiques concomitantes: l'unification du Maroc et le jihad contre les Castillans et surtout les Portugais qui occupaient la majorité des ports et rançonnaient les populations avoisinantes. Entre 1510 et 1550, ils parvinrent, en conjuguant la force militaire à la manœuvre diplomatique, à libérer la plupart des présides de la côte atlantique, notamment Agadir (Santa Cruz), Safi et Asila et certains de la Méditerranée comme Ksar Sghir.

Ces pertes furent vécues au Portugal comme un véritable drame. Elles symbolisaient à elles seules la crise politique, économique et morale que traversait le pays, épuisé par plusieurs décennies d'efforts et de luttes sur quatre continents. Il fallait donc se ressaisir. Et comme le sommet de la gloire et de l'honneur consistait, dans les mentalités portugaises de cette époque, en la croisade, il fallait absolument non seulement reprendre les places fortes de la côte marocaine mais soumettre et convertir l'ensemble du pays. Élevé dans cette atmosphère, le roi Sébastien (1557-1578) personnifiait ainsi l'idéal d'une cause, celui de la régénération du Portugal.

Cela dit, cette dimension "romantique" cachait de véritables enjeux stratégiques: contrôler le détroit de Gibraltar pour se prémunir contre les Ottomans et les corsaires, sécuriser les routes maritimes en partance ou de retour d'Afrique, des Indes et des Amériques et faire du Maroc un grenier à blé. En résumé, pour protéger la métropole et sauver leur thalassocratie, les Portugais devaient avoir un prolongement géographique, politique et économique au Maroc.

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Dès 1572, Sébastien décida de se lancer à la conquête du Maroc et commença des préparatifs sommaires. Il créa ainsi un corps d'élite, inspecta à plusieurs reprises ses troupes et ses installations militaires et commença à préparer l'opinion générale. Deux années plus tard, il tenta une première expédition contre l'avis de ses principaux conseillers. Il réunit son corps d'élite et s'embarqua vers les côtes marocaines dans le but déclaré d'inspecter les présides de Ceuta et de Tanger. Mais la vigilance des troupes marocaines et le nombre réduit du corps expéditionnaire rendirent l'aventure hasardeuse après plusieurs escarmouches. Considérant cette expédition comme une opération de reconnaissance, le jeune roi regagna sa capitale sous les ovations de ses sujets.

Il était plus déterminé que jamais à conquérir le pays. Il attendait seulement des conditions plus favorables. Et quel meilleur signe annonciateur de la future conquête que l'éclatement d'une crise dynastique au Maroc? En effet, le pouvoir du sultan Muhammad al-Mutawakkil (1574-1576) fut contesté par ses frères et oncles. Grâce au soutien militaire des Ottomans et d'une grande partie des élites locales, 'Abd al-Malik al-Mu'tasim (1576-1578) réussit à renverser son neveu en 1576. Le sultan déchu essaya par tous les moyens de récupérer son pouvoir durant plusieurs mois. En vain. Il se résolut à demander le soutien des puissances chrétiennes. Il se tourna tout d'abord vers le roi Philippe II d'Habsbourg (1559-1598) qui l'éconduit aimablement. Il entra alors en contact avec le roi Sébastien en 1577. La transaction entre les deux hommes était sans ambiguïté: le trône contre la rétrocession de l'ensemble des ports marocains.

Le jeune roi put préparer sa "croisade" dans l'euphorie, malgré les réticences des grands de son royaume et l'opposition de son oncle Philipe II. Ce dernier, qui venait tout juste de signer des trêves avec les souverains ottoman et marocain pour pouvoir se consacrer aux affaires européennes, essaya en vain de le dissuader, notamment lors de l'entrevue de Guadalupe. Une expédition d'une telle envergure exigeait la mobilisation de moyens logistiques conséquents et une coordination rigoureuse. Or il n'en fut rien. La ferveur qui entoura l'expédition poussa ses promoteurs à commettre des erreurs fatales. Le roi Sébastien réunit ainsi presque dans la hâte une armée d'environ 100.00 hommes, pratiquement toutes les forces armées portugaises, auxquels s'ajoutèrent environ 7.000 mercenaires venus des quatre coins de l'Europe et un petit contingent de fidèles de Muhammad al-Mutawakkil.

En plus d'être peu nombreuse, notamment par rapport aux troupes marocaines, cette armée souffrait de plusieurs problèmes (l'impréparation des soldats, l'absence de généraux expérimentés et l'action désordonnée, etc.). Par exemple, le corps expéditionnaire quitta Lisbonne le 24 juin 1578, c'est-à-dire en plein été. Choisir un tel timing, avec le genre d'armures que portaient les combattants, était plus que hasardeux. Le corps expéditionnaire était en outre accompagné d'un grand nombre de religieux, de domestiques et de femmes, ce qui le ralentit énormément et pesa sur les ressources...

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Les troupes portugaises arrivèrent à Asila trois semaines plus tard. Ce débarquement ne fut pas une surprise pour le sultan 'Abd al-Malik al-Mu'tasim qui, informé de longue date des préparatifs portugais, essaya de convaincre Sébastien d'y renoncer en lui proposant des concessions territoriales autour des présides occupés. Il essuya un refus sec et décida donc de proclamer le jihad dans l'ensemble du pays, s'appuyant sur les élites religieuses, notamment les confréries soufies, pour galvaniser la population. Il réussit très rapidement à mobiliser une armée de 30.000 soldats réguliers, bien entraînés et bien équipés, et environ 20.000 volontaires. Bien qu'atteint d'une maladie digestive qui l'épuisait, le sultan supervisait son armée, secondé par son frère et héritier présomptif Ahmad, le futur al-Mansur (1578-1603).

La rencontre eut lieu non loin de la rivière de Wad al-Makhazin, le lundi 4 août 1578, vers 11 heures du matin. Les troupes portugaises engagèrent la bataille par plusieurs offensives victorieuses. Mais grâce à sa supériorité numérique et à un bon dispositif tactique, l'armée marocaine finit par prendre rapidement le dessus. Avant la fin de la journée, les Portugais furent mis en déroute: des milliers de soldats gisaient sur le champ de bataille et plusieurs milliers d'autres furent capturés. Les trois principaux protagonistes trouvèrent la mort: le jeune roi Sébastien tomba sur le champ de bataille, le sultan déchu Muhammad al-Mutawakkil se noya dans un ruisseau en essayant de s'enfuir et le sultan 'Abd al-Malik al- Mu'tasim, très malade, succomba sur son lit de campagne.

Cette bataille qui ne dura que quelques heures eut néanmoins des conséquences importantes sur l'histoire du Portugal et du Maroc. Une longue période de crise économique politique et morale s'ouvrit au Portugal après cette déroute militaire. Le pays y perdit son armée, une grande partie de sa classe dirigeante et son roi. Ce dernier mourut d'ailleurs sans laisser d'héritier. Le vieux cardinal Henri, dernier représentant légitime de la maison d'Avis, mourut lui aussi quelques mois plus tard. La couronne du Portugal échut donc au plus proche parent du roi défunt qui n'était autre que Philippe II d'Habsbourg.

Le pays, et ses possessions d'outre-mer, tombèrent ainsi entre les mains de leur principal concurrent en 1580. L'Union ibérique ne prit fin que 62 ans plus tard suite à une série de soulèvements proto-nationalistes. La défaite de Wadi al-Makhazin et la perte de l'indépendance constituèrent un véritable traumatisme qui marqua durablement la mémoire portugaise et donna naissance à une sorte de messianisme: le sébastianisme. Sébastien, le souverain vaincu, fut érigé en figure légendaire représentant les ambitions temporelles et spirituelles du Portugal. "Caché" par les soins de la providence, le roi reviendra un jour pour libérer le pays, rétablir la prospérité et reprendre l'œuvre impériale interrompue afin d'instaurer la monarchie universelle. Cette doctrine d'inspiration biblique faisait des Portugais le nouveau peuple élu, véritable dépositaire des valeurs universelles du christianisme.

D'autres mythes vinrent s'y agréger par la suite. Le sébastianisme donna lieu à des moments d'ébullition politico-mystiques au XVIIe et au XIXe siècle. Le phénomène se transplanta même au Brésil pour justifier plusieurs révoltes populaires au XIXe siècle. De mythe théologico-politique, le sébastianisme se transforma au XXe siècle en un véritable mythe littéraire. De nombreux auteurs en firent une expression de la volonté de reconstruction identitaire et un symbole de renouveau national. De son côté, le Maroc ne put profiter de la débâcle portugaise et de la surprise espagnole pour "libérer" les présides occupés.

Ahmad al-Mansur (1578-1603), le nouveau sultan, dut faire face à plusieurs problèmes intérieurs et internationaux. Il devait tout d'abord imposer son autorité à l'ensemble du territoire en éliminant des prétendants, en déjouant plusieurs complots de cour et en tenant au respect les tribus. Au niveau international, il devait protéger l'indépendance du Maroc contre les prétentions ottomanes en jouant la carte de l'apaisement durant les premières années de son règne avec les puissances chrétiennes, notamment l'Espagne.

La bataille n'engendra aucun gain territorial mais assura aux troupes marocaines une réputation d'invincibilité jusqu'au milieu du XIXe siècle. Par contre, les profits symboliques et financiers furent bien réels comme le reflètent si bien les deux titres honorifiques du sultan Ahmad: al-Mansur (le Victorieux par Dieu) et al-Dhahabi (l'Aurifère). En effet, le souverain marocain utilisa cette victoire, interprétée comme un signe d'élection divine, pour légitimer son pouvoir au niveau "national" et asseoir petit à petit son prestige au niveau international. Les sommes colossales qu'il reçut pour libérer les captifs chrétiens lui facilitèrent la tâche. Par exemple, l'État et les grandes familles du Portugal payèrent environ 400.000 cruzados, somme extrêmement importante pour l'époque, dans le but de libérer seulement 80 nobles.

Le prestige et la richesse du sultan étaient tels que même les milieux artistiques européens, comme le montrent bien les écrits de Shakespeare et le tableau de Rubens, s'en firent les échos. À long terme, le principal résultat de la bataille des Trois rois au Maroc fut le règne d'Ahmad al-Mansur. Ce prince, qui n'était pas destiné à gouverner et qui arriva presque par hasard au pouvoir, fut le créateur du système de légitimation et de gouvernement de la monarchie marocaine - le Makhzan - qui resta quasi-inchangé jusqu'au début du XXe siècle et dont plusieurs éléments restent vivaces encore de nos jours.

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Par ailleurs, la bataille des Trois Rois ne laissa qu'un souvenir évasif et discontinu dans la mémoire collective à cause des vicissitudes politiques, notamment le changement dynastique, la récurrence des interrègnes à l'époque moderne, et la faiblesse de la production littéraire et historique. Certains nationalistes essayèrent durant une partie du XXe siècle d'exhumer et de réinventer cet événement dans le cadre de la construction d'une identité et d'un récit nationaux. Mais la dérive autoritaire de la monarchie après l'indépendance interrompit ce processus embryonnaire. On préféra concentrer les récits sur le passé immédiat et la personne du monarque que sur la création d'une communauté imaginaire.

Sur cet événement décisif de l'histoire du Maroc, l'association TAFRA publiera prochainement un documentaire pédagogique. Rendez-vous sur sa page Facebook.

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