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Pourquoi le blocus du Qatar est "arbitraire et discriminatoire" selon un rapport de l'ONU?

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TAMIM QATAR
Naseem Zeitoon / Reuters
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INTERNATIONAL - La crise entre les pays du Golfe est entrée dans son septième mois et il parait difficile d'espérer une amélioration de la conjoncture à court terme. Au delà de la dispute diplomatique, le niveau des atteintes aux droits de l'homme révélé au grand jour par un rapport onusien donne une indication de la profondeur du clivage entre les protagonistes.

Il s'agit de la première réaction publique issue d'un document détaillé rédigé par une institution onusienne au sujet de la crise dans le Golfe. Lundi 8 janvier, le Haut-Commissariat des droits de l'homme de l'ONU (HCDDH) a en effet remis son rapport d'enquête au Comité national des droits de l'homme du Qatar.

Fruit d'une investigation réalisée entre le 17 et le 24 novembre au Qatar au cours de laquelle les fonctionnaires onusiens ont pu échanger avec plus de vingt organismes différents (tant gouvernementaux qu'appartenant à la société civile), le HCDDH en est arrivé à la conclusion que la décision prise par le Quartet (Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Bahreïn et Egypte) apparaît "disproportionnée", "arbitraire" et même "discriminatoire". Largement passé sous silence par les organisateurs du blocus et, a contrario, abondamment relayé dans la presse qatarie, ce rapport vient confirmer les conclusions déjà relevées par plusieurs ONG de défense des droits de l'homme.

Des droits et libertés bafoués

Dans le détail, le rapport pointe du doigt une série d'atteintes aux droits et libertés fondamentales qui ont frappé différents segments de la population au Qatar mais également dans les pays du Quartet. Parmi les plus impactés se trouvent le cas de ces centaines de familles séparées de force puisque dès le 5 juin, les pays du blocus ont donné un ultimatum à leurs milliers de ressortissants basés au Qatar de quitter le pays ne leur laissant qu'un délai de quelques jours pour plier bagages. Sous peine de poursuites judiciaires, certains ont dû précipitamment abandonner leur emploi ainsi que leur famille puisque nombreux sont les nationaux des pays du Golfe à être mariés avec des Qataries.

Pour ceux qui ont préféré rester sur place, il leur est désormais quasi impossible de rentrer dans leur pays d'origine, le blocus s'étant manifesté par une fermeture brutale de toutes les frontières (terrestre, maritime, aérienne), ce qui - entre autres difficultés - a ruiné ou précarisé de nombreux entrepreneurs et ouvriers qui tiraient profit du commerce bilatéral, notamment celui entre le Qatar et l'Arabie Saoudite, cette dernière offrant au petit émirat son unique frontière terrestre. En plus de la violation du droit de commerce, de la libre circulation des biens et personnes, le HCDDH a été soucieux du sort de ces centaines d'étudiants dont le cursus a été interrompu en fin d'année, les privant ainsi de passer leurs examens. C'est cette opération de punition collective, qui ne fait aucune distinction entre les citoyens et expatriés établis au Qatar et le gouvernement (qui était la véritable cible) qui est avancée pour qualifier l'opération du blocus de "discriminatoire".

Néanmoins, le rapport du HCDDH ne met pas qu'en évidence les conséquences néfastes au niveau matériel de l'embargo mais s'alarme sur ses effets nuisibles dans le tissu social de pays qui partagent pourtant des liens tribaux, de famille et de culture très forts. Ainsi, la mission d'enquête dit avoir été informée qu'entre juin et octobre 2017, pas moins de 1 200 articles de presse et 600 caricatures ont été publiés dans les différents médias du Quartet. A la solde du pouvoir, ceux-ci ont érigé le Qatar en véritable ennemi, le rendant responsable de nombreux maux et appelant ouvertement à un changement de régime.

Le détournement de programmes télévisuels, la diffusion d'informations tronquées ou "l'incitation à la haine" ont été répertoriés, ce qui a poussé le président du Comité national des droits de l'homme, Ali ben Smaikh al-Marri à saisir en novembre dernier le rapporteur spécial des Nations unies sur le racisme pour le mettre en garde contre ces poussées de violence verbale. Celles-ci ont en effet été constantes, Riyad, Abou Dhabi et Manama allant même jusqu'à punir sévèrement (amende record et plusieurs années de prison) tous ceux qui se risqueraient d'exprimer publiquement une solidarité avec Doha.

La palme du jusqu'au-boutisme est certainement à décerner à l'Arabie Saoudite qui a, en septembre dernier, arrêté d'influents religieux réformateurs dont le seul crime avait été de garder le silence au sujet de la crise avec le Qatar, les autorités considérant l'absence de soutien à la position officielle comme un signe inacceptable de subversion politique. Il y a quelques jours, l'ONG Human Rights Watch alertait sur le cas de l'un d'eux, Salman al-Awda - très populaire sur Twitter - dont la production intellectuelle vise à faire évoluer le rigorisme religieux vers plus d'ouverture.

Vers un durcissement de la crise?

Devant cette situation qui brise la vie de milliers de personnes, le HCDDH n'est pas le seul à demander une levée du blocus. Déjà en septembre dernier, le président français Emmanuel Macron, avait plaidé pour mettre fin à l'embargo pour les victimes civiles du conflit. Cette déclaration tranchait alors avec la posture de neutralité qu'avait adoptée l'Elysée depuis le début des hostilités mais elle rejoignait celle de plusieurs pays européens comme l'Allemagne qui avait très tôt exprimé un clair refus du blocus.

La question qui demeure en suspens est aujourd'hui celle de savoir comment vont réagir les différents membres du Quartet au rapport onusien. Il y a en effet peu de chance que ces régimes laissent aux fonctionnaires du HCDDH la possibilité d'enquêter librement sur les effets de l'embargo à l'intérieur de leurs frontières (entretiens avec des membres de familles séparées, d'étudiants lésés, etc). Il n'y a guère que le Koweït, dont l'émir s'est voulu rassurant dans une déclaration prononcée il y a quelques jours devant les responsables des parlements des pays du Golfe, qui croit dans un dénouement prochain de la crise.

Mais pour nombre d'autres observateurs, il y a fort à parier que l'année 2018 démarre malheureusement dans le prolongement de la fin d'année précédente, contribuant à disloquer davantage le Conseil de coopération du Golfe qui apparaissait il n'y a pas si longtemps comme la seule organisation régionale encore debout dans un monde arabe frappé par le marasme.

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