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Les baha'is sont parmi nous! Notes sur la gestion politique de la différence religieuse en Tunisie

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Partie I : De la suprématie des oliviers et de l'exclusion de ce qui n'est pas olivier

On raconte que dans un lointain pays, au climat doux et ensoleillé, vivait une femme. Celle-ci habitait une modeste maison mais possédait une vaste, une immense exploitation. Sur une partie de son exploitation s'étalaient des oliviers dont elle s'enorgueillissait, même si certains étaient en meilleure santé que d'autres. Il y en avait qui étaient malades. Et puis des morts. Mais le tout demeurait là, comme une sorte de masse bigarrée empilée à l'horizontale.

La qualité du sol était si riche qu'ici et là poussaient arbres et arbustes et que des plantations surgissaient oiseaux et insectes. L'ensemble éblouissait les sens. Mais la femme n'appréciait de couleurs que le vert de la feuille de ses oliviers, de toucher que celui du rêche tronc ou de la lisse graine de ses oliviers et de goût que la palette de douce âpreté de la chair de ses oliviers.

Elle s'employait ainsi à n'exister et à ne légitimer sa terre qu'en référence à ses oliviers. Surtout, ne pas laisser la riche végétation diversifiée prospérer, la dissimuler, la bâillonner. Elle tenait à faire fuir les animaux, chasser les oiseaux et éradiquer les insectes. Loin de ses oliviers, elle déployait toutes ses forces pour arrêter le vent, cacher le soleil et empêcher la pluie de tomber.

Partie II : « Pois chiches et raisins secs » ?

Les existences humaines ne sont pas monochromes : tout le monde ne se ressemble pas ni n'a à se ressembler. Elles ne sont pas bi-chromes non plus : il n'y a pas un « nous » d'un côté et un « eux » de l'autre. Suivant les situations personnelles, sociales, politiques ou historiques, une partie de l'ancien « nous » trouve mieux sa place dans l'altérité et inversement. C'est ce que les sciences humaines et sociales, l'art ou la littérature n'ont eu de cesse de montrer.

Malgré cela, la force du monomodèle persiste. Le monomodèle fait croire que l'on détient la vérité et que, par conséquent, ceux qui ne s'y inscrivent pas sont au mieux dans l'erreur sinon des ennemis. Au nom d'une illusoire homogénéité, l'on fait croire que les Tunisiens sont tous les mêmes. La mêmeté est rassurante, l'altérité inquiétante. La diversité, trace tangible de l'altérité, se voit comprimée.

Un pays, une langue, une religion : chimère ou duperie ?

La vigueur d'un pays se mesure moins à l'uniformité de ses citoyens qu'à la qualité de leur vivre-ensemble dans leurs différences. La diversité existe en Tunisie : celle des couleurs de peau, celle des manières d'être homme ou femme, des pratiques langagières ou confessionnelles. Cette diversité, soit elle est véritablement reconnue politiquement, et participe à faire avancer le pays, soit elle inquiète, et l'on continue à être témoins ou victimes d'injustices sociales. La croyance « un pays, une langue, une religion » n'est qu'illusion pour les plus naïfs, duperie pour les autres. Dans les deux cas, elle conduit à des politiques de non reconnaissance et de marginalisation. Si l'on ne tient pas compte du formidable potentiel de la diversité humaine, la gestion politique de la différence religieuse -comme, d'ailleurs, de toute autre différence- demeurerait humainement pauvre et culturellement aliénante.

Partie III : De la gestion de la diversité citoyenne : la communauté baha'ie

C'est dans le cadre de ma thèse de doctorat en anthropologie, soutenue en 2008, que j'ai eu la chance de faire la connaissance de nombreux baha'is tunisiens. Ma compréhension du bain sociologique dans lequel évoluait cette communauté était alors en rapport étroit au contexte Benalien de l'époque : musèlement politique, refus du pluralisme religieux, non reconnaissance de la diversité.

Puis 2011 advint.

Sans naïveté ni cynisme, qu'en est-il aujourd'hui ?

Les baha'is ont aujourd'hui la possibilité de se rendre publiquement plus visibles. Ils participent à des débats télévisés et radiophoniques, possèdent une page sur Facebook, organisent des conférences de presse (comme celle tenue ce 16 octobre dans un hôtel de la capitale), publient des lettres officielles adressées aux responsables politiques, s'expriment publiquement au sujet de leur religion, de son contenu comme de certaines implications sociales d'être baha'is.

Si leurs marges de manœuvre est plus large, le bain sociologique ne s'est pas métamorphosé pour autant. Les marques de non reconnaissance perdurent. Par exemple, pour se faire enterrer, les baha'is n'ont toujours pas de cimetière. Dans le même temps, l'article 6 de la Constitution de 2014 stipule : « L'État protège la religion [que signifie protéger « une religion » ? Et quelle religion? Passons...], garantit la liberté de croyance, de conscience et de l'exercice des cultes ».

Une lettre au nom de l'assemblée spirituelle nationale baha'ie est adressée au président de la république tunisienne en septembre 2017. Les membres de l'assemblée y dénoncent les pratiques policières envers un jeune baha'i d'une vingtaine d'années. Celui-ci a été emmené au district de sécurité pour être questionné par des agents de police pendant trois heures au sujet de son choix confessionnel. Dans le même temps, l'article 6 cité plus haut poursuit : « L'État s'engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance et à protéger le sacré et empêcher qu'on y porte atteinte».

Lors de l'interview télévisée du président de la république le 18 septembre, soit moins d'une semaine après la publication de la lettre qui lui est personnellement adressée, celui-ci répond au journaliste qui l'interroge au sujet des baha'is tunisiens (à partir de la minute 41) : « nous n'avons pas, nous, de baha'is en Tunisie » avant de se reprendre « ...peu » puis de diriger le problème vers les Rohingyas en Birmanie, de souligner l'injustice commise envers cette communauté musulmane et de dire sa hâte d'écouter le discours d'Aung San Suu Kyi. Pendant ce temps, en Tunisie, l'article 42 parle « d'ouverture sur les différentes cultures ». Ces différentes cultures sont, aussi, nationales.

Est-il normal, enfin, que le ministère des affaires religieuses ne participe pas, d'une manière ou d'une autre, aux cérémonies et commémorations religieuses des Tunisiens, quelle que soit leur religion ? Quand verrons-nous des responsables du ministère des affaires religieuses reconnaître pleinement l'existence des communautés confessionnelles diverses ? Quand les verrons-nous assister publiquement à la sortie de la madone avec d'autres Tunisiens chrétiens, ou à la commémoration du bicentenaire de la naissance de Baha'ullah, célébré ce 22 octobre, avec des Tunisiens baha'is ? Car c'est aussi par une implication publique apaisée que l'Etat parviendra à « consacrer les valeurs de tolérance [et] de rejet de la violence » stipulé dans l'article 42.

Les représentants politiques de la gestion des affaires religieuses et citoyennes ont le devoir d'assumer politiquement et de reconnaitre sereinement qu'il n'y a pas une manière unique d'établir des rapports au religieux et qu'il n'y a pas de religieux que l'islam. La constitution stipule dans son article 42 que l'Etat « soutient la culture nationale dans son enracinement, sa diversité et son renouvellement ». Il est temps de prendre ces mots au sérieux. Il ne s'agit pas de discréditer les musulmans, comparés à des oliviers dans ce texte, mais de reconnaître que les Tunisiens ne sont pas une masse homogène et monochrome. Etre tunisien n'est pas une identité monolithique mais un sentiment -positif ou négatif- d'appartenance à un pays dont le devoir est de rassembler ses citoyens dans la culture du respect et dans la richesse de la différence.

La responsabilité d'un Etat est d'unir ses citoyens, les unir dans le respect et la reconnaissance de leurs différences. Unir, ce n'est pas broyer les différences, encore moins les excuser. Unir c'est considérer pleinement les altérités.

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