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La littérature marocaine en souffrance

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LITTERATURE MAROC
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LITTÉRATURE - En participant régulièrement aux salons internationaux sur tous les continents, les éditeurs marocains, encouragés par une politique nationale plus favorable, font valoir la qualité de leurs ouvrages au point d'attirer parfois des auteurs étrangers de renom. En ces temps des virtualités volatiles, la diversité culturelle constitutive de la civilisation marocaine depuis plusieurs millénaires, orchestratrice de l'héritage ancestral, génératrice des possibilités futures, s'immortalise par le livre, confluence des écritures fondatrices et des stylistiques novatrices.

Les publicateurs marocains, inspirés par un savoir-faire séculaire, se placent désormais parmi les meilleurs artisans de la chose écrite. Leur présence aux salons du livre de Paris, de Pékin, de Genève, du Caire, de Francfort, de Tunis... suscite l'admiration exogène sans motiver la pratique endogène. L'émulation éditoriale se conforte de sa vitrine mondiale. Le marché intérieur bute encore sur les chaînons manquants de la diffusion, de la transmission, de l'éducation. Dans l'imaginaire atavique, le livre profane véhicule des démoneries fantomatiques, des terreurs magmatiques, des peurs mythiques. La libre lecture, pénétration périlleuse des secrets indévoilables dans la vision superstitieuse, serait ainsi une licence uniquement permise aux élites savantes.

Le goût de la connaissance s'inculque à la naissance

La démocratisation de la lecture et l'accès aux livres du plus grand nombre souffrent toujours de l'absence d'une volonté pédagogique de proximité. La lecture demeure un signe distinctif des classes favorisées et un facteur structurel d'inégalité sociale. Les petites et moyennes localités, les ruralités proches et éloignées, les agglomérations populaires, dépourvues de bibliothèques et d'actions incitatives de terrain, où le livre est perçu comme un réceptacle de savoir incessible et un écrin de luxe inaccessible, sont exclues de fait de la culture.

Dans ce pays d'admirable inventivité coutumière, gangréné par l'illettrisme, le livre porte à la fois l'indémontrable bénédiction du pouvoir et l'impénétrable malédiction du savoir. Les Maisons des Jeunes, qui ont vocation, autant que les établissements scolaires, de stimuler la curiosité intellectuelle et l'ouverture au savoir, le développement de l'esprit critique et l'épanouissement du concevoir, se consacrent essentiellement aux activités sportives et ludiques. Dans la tradition palabrique, l'oralité fait office d'authentification vivante. L'esprit de l'écrit se stérilise dans les présomptions rétives et les ritualisations récitatives. Les enseignants se contentent de prodiguer les programmes prescrits. Les âmes s'emprisonnent dans les non-dits.

Quelques bonnes volontés s'échinent, avec les moyens du bord, dans la distribution gracieuse des livres, l'implantation astucieuse des bibliothèques de fortune dans les écoles encombrées, les ruelles enténébrées, les villages délabrés. Puisse l'exemplarité de leurs interventions faire tache d'huile et les instances institutionnelles prendre définitivement conscience que l'analphabétisme chronique du tiers de la population creuse inéluctablement le lit de l'obscurantisme. L'égalité citoyenne commence par l'initiative éducative, le volontarisme civil pour offrir aux enfants et aux déshérités en priorité "un esprit sain dans un corps sain" selon la formule salutaire de Michel de Montaigne. Le goût de la connaissance s'inculque à la naissance.

L'art et la manière de dilapider une opportunité historique

Tous les atouts étaient réunis au départ pour faire du pavillon marocain au Salon du Livre de Paris une expérience flamboyante si des discordances répétitives, relayées par les médias, n'en avaient terni le prestige. La mise en lumière exceptionnelle des lettres et de la culture du premier pays arabe et africain invité d'honneur a aussitôt pâti des protestations légitimes d'auteurs désincorporés, d'universitaires ignorés, d'éditeurs dévorés. Le même groupe de polygraphes médiatiques avait programmé le favoritisme en s'aménageant des rayonnages bourrés de leurs ouvrages. Les stars du marketing culturel étouffaient de leur clinquance les pétillances désobéissantes et les lueurs naissantes. L'absence de l'historien Abdallah Laroui, du chercheur Abdesselam Cheddadi, spécialiste d'Ibn Khaldoun, du dramaturge et romancier Youssef Fadel et de tant d'autres penseurs de l'ombre, ne s'explique que par l'ignorantisme organisationnel.

Les volumes empilés dans des cases d'apothicaire paralysaient les mains fureteuses. Ali Benmaklouf semblait perdu dans cette cour des miracles où la culture prenait l'allure d'une aberration désenchanteresse. Son interrogation perçait dans ses yeux: où sont les livres? Les hommages factices aux monstres sacrés de la littérature marocaine, Driss Chraïbi, Edmond Amran El Maleh, Mohamed Choukri, Mohammed Khair-Eddine, Fatima Mernissi, sans compter les cruelles omissions, Tayeb Saddiki, Mohamed Zafzaf, Mohamed Leftah, Ahmed Bouanani..., malgré l'indiscutable mérite des conférenciers, se tenaient en catimini devant des gradins vides.

L'intitulé même de ces dédicaces en forme de piétés, "Dialogue avec l'absent", était une négation de leurs œuvres anticipatrices du futur, traversant les générations sans prendre une ride, ouvrant sans cesse des brèches dans les horizons nouveaux. Les auteurs présents, déboussolés par la bastringue ambiante, se bousculaient sans s'adresser les signes convenus de confraternité. La presse internationale, ne trouvant qu'un confusionnisme refoulatoire, a vite renoncé à décrire l'indescriptible. Faute de porter au pinacle le spectacle annoncé avec tambours et trompettes, les grands titres l'ont glissé sous carpette.

Le commissaire, accaparateur des projecteurs, n'aura brillé que par son incompétence, son égotisme et sa morgue permanente. Le bricolage associatif se dévoilait dans la posture vaniteuse, l'animation calamiteuse, l'absence d'une communication porteuse. L'autocensure couvrait d'une chape préventive les publications sulfureuses. La transgressivité vitale de l'acte littéraire se coffrait dans l'étouffoir. Les débats s'endiguaient dans des rabâcheries déplorables. Des officiels marocains, sans rendez-vous dignes de leur rang, tournaient en rond en expectance d'une miraculeuse rencontre. Les rares philosophes, sociologues, historiens de passage, noyés dans le tintamarre, n'avaient pour interlocuteur que leur bracelet-montre.

Les éditeurs eux-mêmes, activistes de longue date de l'inestimable reconnaissance, délestés de stands identificatoires, relégués aux rôles d'inutiles figurants, taisaient dans leur regard fuyant leurs désaccords et leurs ressentiments. La misérable table des signatures, rejetée dans une allée latérale, ne recevait que les culbutages des badauds évaporés. L'espace saturé s'enflammait uniquement pendant les apparitions cahoteuses des personnalités françaises, galvanisées par leur surchauffe électorale, rares moments où le fringant commissaire surgissait de son mystérieux terrier pour se placer en première ligne de la mitraille journalistique.

En guise de visibilité de la littérature marocaine, dynamisée par des plumes souvent méconnues, irriguée par des redécouvertes bienvenues, cette manifestation n'aura montré, par son organisation défaillante, qu'une navrante divisibilité. Le silence général qui a suivi l'événement sanctionne l'échec d'une belle espérance.

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