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Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014: Pour gouverner quel autre choix que la Troïka? (2eme partie)

Publication: Mis à jour:
MARZOUKI BEN JAAFAR
Zoubeir Souissi / Reuters
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Ce blog fait partie d'une série de contributions de l'auteur sur le thème "Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014":

-Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014: Assumer le relais de la Révolution (1ère partie)

-Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014: L'Assemblée Nationale Constituante et la sauvegarde de l'esprit de la Révolution (3eme partie)

-Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014: De la crise au Dialogue national (4eme partie)

-Le processus transitionnel en Tunisie 2011-2014: Adoption de la Constitution et épilogue (5eme partie)

Après l'annonce des résultats {de l'Assemblée Nationale Constituante}, la question s'est posée de savoir s'il fallait laisser le parti islamiste conduire seul et sans contrepoids la transition ou bien constituer avec lui une coalition, la plus large possible, pour gérer une période difficile pendant laquelle le pays se trouvait confronté à des défis majeurs- sécuritaires, politiques et socio- économiques-?

Mon parti Ettakatol, bien avant les élections du 23 octobre, a fait et annoncé le choix d'un gouvernement d'intérêt national susceptible d'englober le spectre le plus large possible de sensibilités politiques; cela me semblait le seul choix envisageable alors, car, pour réussir la transition, il fallait s'élever au-dessus des calculs partisans et des clichés gauche-droite, gouvernement-opposition: tous les tunisiens, toutes tendances politiques confondues, devaient œuvrer à la réussite de cette transition.

Nous savions que cette option de cogestion gouvernementale entre différents partis progressistes et un parti islamiste serait difficile à comprendre, surtout que nous sortions d'une longue période de vide politique.

En effet, avant 2011, les partis de la Résistance refusant l'allégeance au pouvoir présidentiel, laminés, se maintenaient difficilement face à la dictature. Même s'ils disposaient d'un statut légal, comme mon parti, Ettakatol, social-démocrate, le Parti Démocrate Progressiste - PDP -, de A.N. Chebbi, Ettajdiid, refondation du Parti Communiste tunisien par M. Harmel en 1993, puis dirigé par A. Brahim, ils voyaient leurs activités politiques étroitement surveillées, limitées et réprimées.

Les autres partis étaient illégaux, car non reconnus comme le Congrès pour la République - CPR-, centre gauche, de M. Marzouki en exil, le Parti communiste des ouvriers tunisiens, - POCT-, extrême gauche, de Hamma Hammami, et surtout le parti Ennahdha, dont la plupart des cadres ont connu soit la prison, soit l'exil, et qui reposait surtout sur l'aura médiatique de son président-fondateur Rached Ghannouchi.

Ces configurations partisanes, centre gauche, sociale-démocrates et extrême gauche sont encore très présentes malgré l'explosion du nombre de partis à la suite de la Révolution - 144 en octobre 2011- et les regroupements qui ont suivi. Cependant ce bloc déjà hétérogène en raison de ses doctrines mais surtout en raison de ses egos, s'est fracturé quant à l'attitude à adopter envers les islamistes. Seuls Ettakatol et le CPR se sont situés en faveur du compromis, en rupture avec l'ancien régime et sans rejet du parti-islamiste.

Effectivement, après les élections de 2011, seuls Ettakatol et le CPR ont accepté de former un gouvernement avec Ennahdha. Les autres partis de la Résistance, malgré tout mon argumentaire, ont préféré s'inscrire dans une opposition farouche, ce qui les conduira même, plus tard, à revendiquer la dissolution de l'Assemblée Nationale Constituante (A.N.C.) et le départ du gouvernement de la Troïka.

La "Troïka" a donc résulté d'un accord gouvernemental entre les trois principaux partis représentés à l'Assemblée Nationale Constituante qui a élu Moncef Marzouki -CPR-, Président de la République ; j'ai moi-même été élu Président de l'A.N.C. tandis que Hamadi Jebali, secrétaire général d'Ennahdha, a été chargé de former le gouvernement.

Pour nous il ne s'agissait pas d'une alliance au sens strict du terme, car nous ne partagions pas le même projet de société. C'était une coalition qui répondait aux nécessités de la situation transitoire que vivait le pays. Loin d'être une caution à un gouvernement islamique, cette cogestion des affaires de l'État dans une situation instable, nous a permis d'être les gardiens de la voie du juste milieu ainsi que le prouvent toutes les actions de l'Assemblée guidées par le respect d'un État de droit, que ce soit dans son rôle législatif, de contrôle du gouvernement, ou de rédaction de la Constitution.

J'ouvre une parenthèse pour rappeler que, concernant le travail constitutionnel, la solidarité Troïka n'était pas de mise. Ettakatol était certes dans cette coalition gouvernementale, mais, ses députés, pour la rédaction de la Constitution, n'avaient d'autres obligations que d'être en harmonie avec leur conscience. Ainsi se sont-ils souvent opposés à leurs collègues de la Troïka pour exprimer leurs propres opinions sur le texte constitutionnel. D'ailleurs, et c'est une raison de fierté, la Constitution de janvier 2014 a répondu dans une large mesure au projet de Constitution que Ettakatol avait présenté en 2011 lors de sa campagne électorale.

Aujourd'hui, au vu de ce qui s'est passé dans les autres pays touchés par la vague du "printemps arabe", force est d'admettre que nous avions vu juste.

En Égypte, après la Révolution, les islamistes monopolisant le pouvoir ont provoqué une bipolarisation insoutenable qui a abouti, après des affrontements sanglants, à leur départ forcé et finalement au retour de la dictature. Verser dans l'anti-islamisme et aller contre le verdict des urnes aurait grand ouvert les portes à une contre-révolution rampante. Notre choix était non seulement nécessaire, mais le seul possible.

La coalition de la "Troïka" est parvenue à stabiliser le pays, à fonder des institutions qui fonctionnent, à relancer l'économie et à conduire la transition politique à bon port, c'est-à-dire à des élections libres et démocratiques, avec une alternance pacifique et un changement de majorité assumé, ce qui n'était ni facile ni évident après une révolution.

La réussite de la transition est en grande partie le résultat de ce choix difficile, sans doute incompris mais finalement salvateur. Pour nous, mettre l'intérêt de la Tunisie au-dessus de tout autre intérêt partisan ou personnel a toujours été une constante. Nous avons payé très cher ce choix ainsi que vont le montrer les élections de 2014, mais nous restons convaincus que les Tunisiens et l'Histoire nous rendront justice.

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