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Le Maroc à la recherche d'un nouveau modèle de développement

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SOCIÉTÉ - "Nous invitons le gouvernement, le parlement et les différentes institutions ou instances concernées, chacun dans son domaine de compétence, à reconsidérer notre modèle de développement pour le mettre en phase avec les évolutions que connaît le pays", a affirmé le souverain devant les deux chambres du parlement à l'occasion de l'ouverture de la dernière session.

De ce constat, quelles sont les conditions économiques et d'économie politique qui pourraient permettre au Maroc d'amorcer significativement et durablement une croissance inclusive et soutenue, de façon à créer des emplois de qualité pour le plus grand nombre et à opérer un saut qualitatif en l'espace d'une génération du niveau de vie des Marocains?

Mais qu'est-ce qu'un modèle de développement?

Cinq éléments permettent de caractériser un modèle de développement:

• les acteurs sociaux (force, vision et stratégie), leurs alliances pour former un bloc social et le paradigme sociétal qui leur donne sens;
• le mode de régulation et les formes de gouvernance, entre autres la place respective du marché, de l'État et de la société civile;
• le système de production (les formes de l'organisation du travail, les rapports entre les entreprises, les politiques industrielles et économiques);
• le système des services publics, la redistribution et l'organisation des services, et finalement,
• les politiques d'insertion dans l'économie mondiale.

Le modèle de développement n'est ni un programme économique, ni des réformes à entreprendre. C'est un cadre de référence auquel font appel les acteurs en charge d'élaborer les politiques publiques, un ensemble d'axes stratégiques à suivre en vue d'améliorer le niveau de vie d'un peuple. La raison d'être de ce modèle est, donc, de définir les grandes orientations stratégiques dans lesquelles s'inscrivent les réformes structurantes.

De la nécessité d'identifier les leviers du changement

Au Maroc, le manque d'adéquation entre l'éducation, la formation de compétences et les besoins du marché du travail constitue un handicap majeur pour la croissance et la création d'emplois de qualité. De nombreux freins entravent encore la compétitivité du secteur privé, dont la corruption, les difficultés d'obtention des financements et la concurrence du secteur informel. Pour le Centre de développement de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, 2017), le Maroc est confronté aux défis posés par la productivité dont la capacité à s'accroître reste faible, ainsi que par la mise en œuvre de politiques sociales en faveur des plus vulnérables. La question est de savoir comment le pays peut profiter du nouveau cadre de l'économie mondiale qui a vu l'émergence de nouveaux concurrents internationaux: Chine, Inde, Brésil, Turquie, Afrique du Sud, etc.

Ces obstacles empêchent le pays de saisir toutes les opportunités d'entreprendre une transformation structurelle profonde et menacent à terme son positionnement à l'international malgré l'émergence des "métiers mondiaux" du Maroc. En dépit d'une croissance soutenue d'environ 5% par an, d'un volume important d'investissements et des succès notables dans certaines filières, telles que l'aéronautique et l'automobile, l'économie marocaine peine à faire émerger le développement de secteurs capables de jouer un rôle moteur pour la croissance économique et de générer de l'emploi. En outre, à la différence d'autres pays comme la Turquie, la Tunisie et le Vietnam, le nombre de produits marocains bénéficiant d'un avantage comparatif est en stagnation depuis près de vingt ans. Plus grave, la demande mondiale ralentit pour la plupart de ces produits, notamment le textile.

Durant ces dernières années, les gouvernements successifs ont navigué sous l'influence de la conjoncture et de facteurs exogènes avec une absence de vision claire, une incohérence dans les prises de décisions et dans les politiques menées et surtout une absence de stratégie de développement économique et social.

Les questions stratégiques clés

L'élaboration d'un modèle de développement devant constituer une rupture avec le passé, suscite un certain nombre de questions préliminaires auxquelles il faut trouver des réponses précises.

- Quelle base pour la reconstruction d'un modèle de développement?

L'accélération durable de la productivité totale des facteurs ne pourra résulter d'une seule réforme, aussi ambitieuse soit-elle. En d'autres termes, l'augmentation du capital immatériel du Maroc sera nécessairement multiforme et devra viser à promouvoir un contrat social fondé sur la promotion d'une société ouverte; c'est-à-dire sur le renforcement des institutions, le recentrage de l'action de l'État sur ses fonctions régaliennes, le développement du capital humain et le renforcement du capital social.

- Quelle vision doit animer le modèle?

Un modèle de développement doit inévitablement s'inscrire dans une combinaison de deux approches complémentaires:

1- Une approche libérale selon laquelle l'économie est régie par les lois du marché et régulée par une "main invisible". Dès lors, une question se pose: Peut-on aujourd'hui confier le futur de notre pays aux mécanismes du marché, mécanismes qui ont montré, de tout temps, leurs limites et qui n'ont pas manqué de favoriser l'opacité, l'économie informelle, la contrebande, la grande corruption et les inégalités sociales et régionales?

2- Une approche sociale de marché selon laquelle il doit y avoir un secteur public fort, qui rationalise les services publics et stratégiques et permet à l'Etat d'intervenir pour prévenir les distorsions et dérives du marché. Mais, c'est aussi conformément à cette approche que certains mécanismes régulateurs du marché doivent être préservés pour stimuler l'activité économique et encourager l'initiative privée.

- Par quels secteurs la croissance doit-elle être tirée?

Cette question revient à définir les secteurs à privilégier, c'est-à-dire les secteurs d'activités pour lesquels le pays et ses entreprises bénéficient d'avantages comparatifs. Mais il est nécessaire au préalable d'harmoniser les deux visions selon lesquelles la définition des secteurs porteurs s'opère: la vision libérale et la vision sociale.

- Pour quel développement régional doit-on opter?

La dimension régionale est prédominante dans le contexte marocain. Le développement régional ne doit plus émaner d'un pouvoir central bureaucratique qui impose aux régions les projets et les programmes à mettre en œuvre. Il s'agit de faire assumer à chaque région sa destinée. Désormais, ce sont les autorités de la région, élues démocratiquement, qui auront la charge de stimuler la croissance de leur région.

Il est à préciser que le développement régional ne peut être l'œuvre du secteur privé, puisque celui-ci n'est généralement concerné que par les projets les plus rentables et les moins coûteux, projets qui ne sont pas souvent disponibles dans les régions du pays. Il est, par conséquent, clair que le développement régional est, en premier lieu, la responsabilité du secteur public dans le cadre d'une vision partagée de développement, d'une bonne gouvernance, d'une allocation optimale des ressources humaines et financières et d'une décentralisation maîtrisée.

- Quel nouveau rôle pour l'État?

Contrairement à la propagande néolibérale, les pays émergents n'ont pu réaliser leur développement que grâce au rôle actif de l'Etat et à ses politiques interventionnistes. Il est, par conséquent, nécessaire de redéfinir le rôle de l'Etat dans le cadre du nouveau modèle de développement. En effet:

• d'une part, compter exclusivement sur le secteur public ne peut mener qu'à une situation caractérisée par l'absence de toute initiative privée, les comportements d'assistés, la marginalisation des PME, l'appauvrissement du secteur de l'artisanat et de l'économie familiale.

• d'autre part, compter exclusivement sur le secteur privé signifie l'abandon par l'Etat de son rôle économique, l'aggravation des déséquilibres régionaux et sociaux, étant donné la propension du capital privé à rechercher les gains faciles et rapides.

Pour débrider le moteur de l'innovation, l'État aura à agir dans les trois domaines stratégiques suivants: renforcer la concurrence et lutter contre l'ensemble des rentes; mieux informer les acteurs économiques aux décisions qui les concernent et les y associer davantage, en particulier les acteurs locaux; et promouvoir un changement culturel à l'égard de l'entreprise et de l'innovation.

Parallèlement, le renforcement de la gouvernance des services publics suppose de placer le citoyen-usager au cœur du système comme bénéficiaire et régulateur de celui-ci et notamment de donner pleinement la parole au citoyen-usager; de systématiquement informer le public et de rendre des comptes; de simplifier et de rapprocher la décision de l'usager; et d'expérimenter et d'évaluer de nouvelles approches en matière de service au public.

- Quel rôle devra jouer le secteur privé?

Le modèle de développement doit impulser un environnement favorable au secteur privé qui doit s'engager davantage dans le développement régional et sectoriel. Le modèle doit renforcer le rôle social du secteur privé ainsi que la responsabilité sociale et citoyenne des entreprises privées, notamment en ce qui concerne l'emploi, la formation, les salaires, les services sociaux, la rationalisation de la consommation d'énergie, d'eau et de produits subventionnés.

- Quelles réformes entreprendre en priorité?

Au-delà des succès engrangés par le Maroc ces dernières années, notamment vis-à-vis des autres pays de la région, cette jeunesse dispose-t-elle des atouts nécessaires, notamment en terme de formation et de conditions de vie, pour relever les défis de l'économie de la connaissance dans un environnement de plus en plus globalisée?

L'action publique gagnerait en pertinence et efficacité pour autant que les différentes politiques publiques sectorielles soient plus cohérentes entre elles, tant sur le plan de leur finalisation que sur celui de leur mise en œuvre et évaluation ex post. Ainsi par exemple, la politique de subventions à la consommation a plutôt favorisé des produits non concurrentiels et mal adaptés aux conditions climatiques du pays au détriment de productions mieux adaptés et valorisables sur les marchés intérieur et extérieurs.

Force est donc de constater qu'en l'absence de politique générale du développement, la plupart des politiques sectorielles sont élaborées avec des mécanismes de coordination défaillants voire inexistants. Partant, l'action structurante de l'État, en particulier dans les grands projets, peut être plus efficace si elle est rendue plus cohérente. Le modèle se trouve en mutation, en raison de deux évolutions majeures dans les politiques: la réforme de la compensation et la transition vers l'économie verte.

Enfin, une planification stratégique permettrait à cet égard de mieux répondre aux exigences d'une vision globalisée, cohérente et inclusive, avec une priorisation des objectifs, une optimisation dans la gestion des ressources et une démarche axée sur les résultats.